Etre ou ne pas naître Les Juifs dans la mer Noire - Albert Finkelstein

Éditions de la Pensée. 290 pages.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, le gouvernement fasciste roumain a permis, moyennant finances, le départ de plusieurs milliers de ses ressortissants juifs vers la Palestine.

Entassés dans de misérables coquilles de noix, ces malheureux devaient affronter trois flottes de guerre (soviétique, allemande et britannique) en plus des mauvaises conditions atmosphériques et de l’incompétence des capitaines qui les commandaient. C’étaient souvent des barcasses promises à la ferraille que des hommes d’affaires véreux parvenaient à vendre, à prix d’or, à l’Agence Juive.

Le premier de ces bateaux, le Strouma, quitta Constanza le 16 décembre 1941, avec 769 Juifs roumains à bord. Il put atteindre Istanbul, avec des moteurs avariés. Mais le gouvernement turc refusa aux passagers un visa de transit vers la Syrie et la Palestine, les Anglais s’opposant à leur entrée, faute de certificats d’immigration. Ayant abandonné leur citoyenneté, entassés comme des sardines, ils ne pouvaient revenir en Roumanie, le navire n’étant pas en état de reprendre la mer.

Finalement, le Strouma fut remorqué au delà des eaux territoriales; la nuit suivante une puissante explosion apprit au monde que le navire avait coulé avec toute sa cargaison humaine.

À la Chambre des Communes, un député devait préciser que si le Strouma avait été un navire ennemi - allemand ou italien - les passagers auraient été recueillis et internés. Harold Mac Millan ajouta même : “Notre gouvernement espère que de telles tragédies ne se répéteront pas, mais il n’est pas en notre pouvoir de prendre des mesures qui compromettraient les règlements concernant l’immigration illégale.”

Le mystère de la fin du Strouma n’a jamais été pleinement élucidé. Selon le Boston Jewish Advocate du 7 octobre 1982, c’est un sous-marin soviétique qui l’aurait envoyé par le fond, convaincu qu’il y avait à bord des agents de la “5ème colonne”. L’article s’inspirait d’un livre publié par le Ministère Soviétique de la Défense.

La liste des bateaux qui devaient sombrer par la suite avec des milliers de Juifs à bord, est longue : Alsina, Atlantic, Darien, Patria, Pencho, Salvador et Mefkure ne sont que les mieux connus. Les Alliés ont toujours gardé le silence sur ces événements.

C’est le dernier nommé, le Mefkure, qui fait l’objet du présent livre. L’auteur, un ingénieur retraité de Gap, a consacré une grande partie de sa vie à étudier l’histoire de ce bateau dans lequel sa sœur Sophie, âgée de 19 ans, avait trouvé la mort parmi les 316 passagers.

Trois navires naviguant ensemble : Bulbul, Morina et Mefkure avaient quitté Constanza le soir du 3 août 1944 avec presque mille passagers en tout, et l’autorisation des officiels roumains. Parmi ce millier de personnes se trouvaient un certain nombre d’officiers polonais, concentrés sur le Mefkure, qui tentaient de rejoindre l’Armée Anders au Proche Orient. Les archives de Yad Vashem démontrent que les Services Secrets roumains ont informé les Allemands de la présence de ces officiers.

Dans la nuit du 4 au 5 août, alors que les trois navires s’approchaient d’Istanbul, des vedettes allemandes attaquèrent le Mefkure, lançant deux torpilles à peu d’intervalle. La première explosa à quelques mètres. Le capitaine et les quatre hommes d’équipage abandonnèrent le navire, que la seconde torpille toucha en plein. Certains émigrants purent sauter à la mer, mais la plupart coulèrent avec le navire. Les vingt qui tentaient de rejoindre le Bulbul furent attaqués à la mitrailleuse, puis poursuivis dans l’obscurité par des chiens, cinq seulement y parvinrent.

Bulbul et Morina purent gagner Istanbul et les passagers poursuivre leur chemin vers la Palestine, car la Turquie venait d’entrer en guerre au côté des Alliés.


Le livre de Finkelstein débute par une description très émouvante de la vie tranquille et aisée que pouvait mener sa famille jusqu’aux premières mesures antisémites de la dictature carliste en 1938. Sophie, que j’ai connue, était une bien jolie fille timide et sensible, dotée d’un humour très fin. Quant à son frère Albert, il avait déjà pris en 1942 le chemin de la Palestine qu’il devait atteindre via Chypre. Alors que Sophie désirait l’accompagner, il lui avait demandé de rester veiller sur leurs parents. Mais elle s’entêta et voulut le rejoindre seulement trois petites semaines avant le coup du 23 août 1944 qui devait faire basculer la Roumanie dans le camp des Alliés.

Sa disparition fut ressentie comme une faute par Albert, qui allait parcourir la Turquie, l’Allemagne, Israël, les États-Unis etc. à la recherche de la vérité sur le sort du Mefkure. Il avait cru un moment que des torpilles, soviétiques celles-là, avaient envoyé le navire rejoindre l’épave du Strouma, thèse soutenue par deux sources, allemande et soviétique, les deux concluant à une méprise fatale : le sous-marin russe aurait pris le Mefkure pour un navire transportant des troupes !

Effectivement, un sous-marin soviétique a attaqué et coulé, la même nuit et dans les mêmes eaux, un navire à identité “fluide”. Albert Finkelstein nous démontre, de façon convaincante, que ce navire-là ne pouvait être le Mefkure.

En ces moments où les foules se pressent dans les files des salles de cinéma pour revivre la catastrophe du Titanic, accordons quelques heures à la lecture de ce récit de naufrage, plus près de nous dans le temps et dans nos cœurs.


Harry Carasso

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