Memorable expulsion y justissimo destierro de los Moriscos de España - F. Marco de Guadalajara y Xavierr


En espagnol.1613 Pamplona por Nicolas de Afsiayn, impressor del Reyno de Navarra. 365 pages, tables.

L'Espagne a connu, dans son Histoire, deux expulsions : la première en 1492, celle des Juifs, gravée à jamais dans les mémoires, puis, en 1609, celle des Morisques.

Qu'entend-on par le terme “Morisque” ? Bartolomé Bennassar, dans son glossaire, nous donne la définition suivante : “Musulman converti de force au catholicisme au XVIème siècle mais inassimilé”1, tandis que Louis Cardaillac nous précise que : “Le mot paraît avoir une histoire compliquée et s'être chargé de connotations diverses, variables selon les lieux, les époques et les locuteurs”, mais que “au sens le plus courant que lui donnent les historiens contemporains, les Morisques sont les descendants convertis au christianisme des musulmans qui dominèrent une partie de l'Espagne entre 711 et 1492.”2

On sait que, après la conquête de l'Espagne par les Maures en 711, les Espagnols entreprirent une lente récupération de leur territoire, connue sous le nom de “Reconquête”. Dans les zones reconquises, les musulmans bénéficiaient d'un statut dit mudéjar qui leur permettait de conserver leur religion et de disposer d'une certaine autonomie judiciaire. Cette situation allait perdurer pendant tout le Moyen-Âge, ou plus précisément jusqu'à la chute de Grenade en 1492.

Officiellement il n’y avait plus de musulmans en Espagne... Pourtant la réalité était bien différente : ces conversions sous la contrainte n’étaient dues qu’à la peur de l’exil; les Morisques restaient attachés à tout ce qui faisait leur identité : l’usage de l’arabe, leurs vêtements, leurs bains publics, l’abattage rituel des bêtes, etc.

Charles Quint puis Philippe II multiplièrent les interdits pour effacer toute différence. Les dernières “Pragmatiques”, celles de 1567, mirent le feu aux poudres, provoquant un soulèvement général qui devait durer deux années dans les territoires grenadins. Des milliers de personnes furent réduites en esclavage et dispersées dans toute l’Espagne.

Au cours des années suivantes “… tout se passe pour les Morisques comme s’ils prenaient le relais des juifs comme bouc émissaire”.3

Plusieurs ouvrages de l'époque traitent de cette expulsion. Parmi ceux-ci, la Memorable expulsion y justissimo destierro de los Moriscos de España, dont un exemplaire figure dans le fonds Elie Nahmias. Il s'agit d'un superbe livre in-quarto, écrit par un religieux de l'ordre des Carmes, Fray Marcos de Guadalajara y Xavier, édité à Pampelune en 1613.

Le titre diffère très légèrement de celui des deux autres ouvrages sur le même sujet, publiés un an auparavant, en 1612, l'un à Huesca et l'autre à Rome.4 Les trois auteurs mettent l'accent sur le bien-fondé de la mesure d'expulsion, mais Guadalajara y Xavier introduit un nouvel aspect : par l'adjonction de l'adjectif “mémorable”, il insiste également sur le devoir de conservation de l'événement par la mémoire collective.

Il reprendra la même idée dans la dédicace, où il indique qu'il veut célébrer la victoire de la Croix sur le Croissant et “un événement si important pour le bien de la chrétienté, [...] l'entreprise la plus remarquable et la plus héroïque qu'un Prince ait menée dans le monde”.5 On pourrait alors s'attendre à une simple apologie; il n'en est rien. Il s'agit d'une œuvre complexe, riche, fort intéressante. Elle comporte deux parties très distinctes.

La première (19 chapitres, 65 folios) est composite. Elle mêle données historiques exactes ou erronées, considérations théologiques et jugements politiques, dont certains peuvent sembler pour le moins curieux... C'est à Lucifer que l'auteur consacre le premier chapitre, en indiquant tous les subterfuges dont il use pour “pervertir l'homme et le faire tomber dans l'erreur et l'hérésie”.6 Les chapitres suivants vont porter sur les persécutions sous les Romains - celles de Néron, de Domitien, de Marc-Aurèle et de Dioclétien - et sur les différents types d'hérésie. À partir du chapitre 7, l'auteur nous donne une étrange leçon d'histoire politique sur la responsabilité du roi en matière de paix :

 “Si le Roi ne tient pas compte de la volonté divine, Dieu lui tourne le dos et permet qu'il y ait des guerres”.7 Pour étayer ses dires, il cite les cas de Venceslas XII de Bohême ou de l'Empereur Zénon, et n'hésite pas à choisir des exemples puisés dans l'Histoire récente. C'est ainsi qu'il nous donne cette explication pour le moins surprenante de la défaite de l'Invincible Armada : “C'est parce que le Roi Philippe (II) n'a pas exigé de sa femme, la reine d'Angleterre, Marie (Tudor), l'exécution de la bâtarde Elizabeth, que Dieu n'a pas protégé la flotte espagnole en 1588 et lui a refusé la victoire”.8 Si Dieu punit les mauvais princes, il protège les bons et leur accorde la victoire. C'est ce qu'il fit avec David, Charlemagne, Hugues Capet, Robert le Pieux et, en Espagne, avec les différents artisans de la Reconquête, de Pelayo aux Rois Catholiques. Guadalajara y Xavier a alors recours au miracle : les flèches qui se retournent contre les Maures à Covadonga, l'apôtre Saint- Jacques qui apparaît à Don Ramire pour lui promettre la victoire… Certaines indications historiques sont fort sujettes à caution, comme le nombre des tués lors de la bataille de las Navas de Tolosa9 où il y aurait eu seulement 25 morts dans le camp chrétien pour 200000 chez les Maures... Les chapitres 10 et 11 sont consacrés à Mahomet, qui serait mort empoisonné par une pomme que lui aurait fait manger l'une de ses épouses. Dans un raccourci saisissant, l'auteur passe de l'invasion arabe de 711 à 1492, puis au soulèvement des Alpujarras en 1568, pour s’intéresser, dans les quatre derniers chapitres, aux tentatives vouées à l’échec des différents souverains espagnols afin d'obtenir une foi sincère de la part des Morisques. À nouveau, Guadalajara y Xavier a recours au surnaturel et au miracle, comme garants de l'apostasie des Morisques cette fois-ci : le passage d'une comète, les larmes versées par la statue de Marie-Madeleine d'un couvent de Saragosse10... Par ailleurs, il dénonce les homicides, les profanations de lieux saints et l'insécurité des routes qui seraient à mettre au compte des Morisques d'Aragon. Ces agissements justifient pleinement à ses yeux l'édit royal du 20 mars 1593 interdisant le port d'armes. La première partie se termine de manière abrupte par une longue énumération du nombre et des types d'armes ainsi récupérées.11

La seconde partie comprend 29 chapitres (folio 66, recto/163, verso). Très homogène, elle porte exclusivement sur les prodromes et le déroulement de l'expulsion. Le chapitre 1 narre un prodige : la cloche de Velilla sonne, sans interruption, du 13 au 30 juin 1601, pour “prévenir l'Espagne du péril qui la menace : un soulèvement général des Morisques”.12 Les faits eux-mêmes sont consignés par l'historiographie moderne, mais non l'interprétation : “Le siècle nouveau débuta avec les sonneries de la cloche de Velilla (1601). Dans ce petit village de la province de Saragosse, il y avait une cloche qui se mettait en mouvement sans intervention humaine pour annoncer des événements importants. Chacun les interprétait suivant ses préoccupations et les ennemis des Morisques crurent y voir un avertissement du ciel”.13 Les sept chapitres qui suivent sont entièrement consacrés aux discours de l'archevêque de Valence, Juan de Ribera, qui ont pour but de convaincre le roi de la nécessité absolue d'expulser les Morisques. On sait que ce personnage, ancien évêque de Badajoz, fils naturel du duc d'Alcala, fut l'un des principaux artisans de cette expulsion. Il présente les Morisques comme des apostats et des “ennemis déclarés de la Religion et du Roi”. Philippe III prit alors la décision d'expulsion. Les indications que nous donne Guadalajara y Xavier à partir du chapitre 12 sont, par leur précision et leur exactitude, dignes du meilleur des historiens. 


Ni palavra ni 

pyedrada 

no tornan
 
 
 atras*
 
*Puisé dans le cahier que Marguerite Zvi de Tel-Aviv (née à Salonique en 1916) nous a offert, de proverbes toute sa vie recueillis par ses soins. (Ni les paroles ni les jets de pierres ne reviennent en arrière.) Confirmé dans 


Nous assistons ainsi à toute l'organisation militaire qui a précédé l'expulsion des Morisques de Valence : ce sont les 17 galères de Naples, représentant plus de 1500 soldats, les 16 galères de l'escadre de Gênes, commandée par Doria, 21 compagnies du Tercio de Lombardie, qui vont organiser un véritable blocus coupant les Morisques de toute aide extérieure éventuelle.14 L'auteur cite également, dans son intégralité, le texte de l'arrêté royal d'expulsion du 22 septembre 1609, et fait état des réactions de stupeur, puis de panique, des Morisques. En janvier 1610, ce sont les Morisques andalous qui doivent, à leur tour, quitter l'Espagne. Guadalajara y Xavier va ensuite envisager le cas des Morisques aragonais, auxquels il accorde un intérêt tout particulier, étant lui-même Aragonais. Il leur consacre six longs chapitres. Il montre que la population aragonaise redoute cette expulsion, qui risque d'appauvrir toute la région. Des émissaires furent envoyés au roi avec un “mémorial” circonstancié soulignant les conséquences funestes qu'entraînerait, sur le plan économique, le départ de ces Morisques, mais Philippe III resta inflexible. L'écrivain laisse alors transparaître sa compassion pour ces “malheureux Morisques du royaume d'Aragon, qui ne peuvent plus compter sur aucun secours humain”.15 Il n'hésite pas, non plus, à dénoncer les abus auxquels se livrent certains des “commissaires” chargés d'escorter les Morisques, et qui, non seulement leur font acquitter le droit légal de passage de dix réaux, mais “leur font payer même l'eau des rivières et l'ombre des arbres”.16 Le chapitre 24 traite de l'expulsion des Morisques de Castille, de la Manche et d'Estremadure, puis l'auteur relève des discussions de théologiens sur le bien-fondé de l'expulsion. Le dernier chapitre, assez curieusement, narre différentes prophéties du XIVème et du XVème siècles qui, toutes, annoncent “la chute de la secte de Mahomet en Espagne”…

En conclusion, c'est en lisant d'autres ouvrages de l'époque que l'on apprécie encore davantage la qualité de l'information donnée par Guadalajara y Xavier. On ne trouve, dans son œuvre, ni les jugements racistes péremptoires, ni les grossières erreurs culturelles qui abondent en particulier dans le livre de Pedro Aznar Cardona, où les Morisques sont dépeints comme des “êtres vils, ennemis des Lettres et des Sciences, stupides dans leurs propos, barbares dans leur langage, ridicules dans leur vêtement [...]” !17

Tout en restant dans une parfaite orthodoxie, mais sans jamais tomber dans l'apologie, Guadalajara y Xavier a su brosser, avec humanité, un tableau très précis et documenté de l'un des faits majeurs de son temps


 Catherine Gaignard

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