Diáspora e Expansão Os Judeus e os descobrimentos portugueses

Faute de place, nous n’avions pas introduit la rubrique “Revues” dans le numéro précédent. Nous en avons reçu entretemps plusieurs dont nous nous efforcerons de rendre compte. Les deux premières se détachent par leur qualité tout à fait particulière, et en ce sens on peut même les qualifier d’exceptionnelles.

La première est le numéro 29 (janvier-mars 1997) de la portugaise Oceanos.1 Le format insolite (128 pages 37x27cm), le goût dans la mise en forme, la réussite de la présentation, la qualité des articles et des illustrations, la notoriété des signatures dans le cadre d’une thématique homogène surprennent totalement.2 Ce numéro, dont Bernard Pierron nous rend compte, est intitulé


La plupart des articles de cette revue consacrée à la diaspora et à l’expansion portugaises analysent la situation difficile des communautés néo-chrétiennes au Portugal même, du XVème au XVIIème siècle, situation qui explique l’émigration importante qu’elles connurent dans le cadre de l’Europe, mais aussi des empires coloniaux de l’Espagne et du Portugal.

Maria José Ferro Tavares3 évoque les persécutions des Juifs en Aragon et en Navarre, au milieu du XIVème siècle, et à la fin de ce siècle, à Majorque et en Castille, accompagnées des premières conversions forcées, persécutions qui provoquèrent l’émigration des Juifs espagnols vers le Portugal où les mouvements anti-juifs ne se faisaient pas encore trop ressentir. Plus la fin du XVème siècle approche, plus ce mouvement s’accentue avec l’arrivée des conversos castillans et avec l’expulsion en mars 1492 des Juifs de Castille. Cette immigration massive de conversos et de Juifs allait rencontrer au Portugal des sentiments xénophobes dirigés contre les Espagnols, qu’ils soient juifs ou non, sentiments dont la population juive portugaise eut aussi à subir les conséquences.

A. A. Marques de Almeida4 établit un rapport entre la maîtrise empirique remarquable des Sépharades dans le domaine de la finance et l’organisation de la diaspora qui adopte la carte des circuits monétaires et des places de change européennes.

António Borges Coelho5 nous montre que l’histoire des nouveaux-chrétiens et des Juifs ibériques, communément désignés même en Espagne comme Juifs portugais, est, au cours des XVème et XVIème siècles, non point seulement l’histoire de familles en fuite, cachant leur nom, leur croyance, mais aussi de familles dotées de chefs qui ont mené un combat politique permanent à Rome, Lisbonne, Madrid, dans les villes et les villages, tout d’abord contre l’instauration de l’Inquisition, ensuite contre ses méthodes, contre les lois de pureté de sang. Du milieu du XVIème siècle au dernier quart du XVIIème siècle, ils devinrent le noyau le plus puissant du monde financier et des commerçants réputés.

Maria Benedita Araújo6 souligne le rôle de la mère de famille, pierre angulaire du foyer crypto-juif. Elle représentait, comme dans la plupart des civilisations méditerranéennes, celle qui transmettait la tradition. Dans cet univers de contrainte que fut le monde catholique ibérique où il fallait dissimuler au mieux l’attachement à la tradition que l’on avait été forcé de renier,  la femme veillait au respect des interdits alimentaires en excluant un certain nombre d’aliments, tels que le porc, le lièvre, le lapin, la perdrix, le gibier et les poissons sans écailles ainsi que les coquillages - c’est-à-dire tout ce qui était taref, impropre à la consommation selon les lois du judaïsme. Ainsi, puisqu’il lui était interdit d’utiliser la graisse de porc avec laquelle dans les foyers chrétiens on préparait les fritures, elle utilisait l’huile dont l’odeur caractéristique devait être ensuite dissimulée en brûlant des herbes parfumées.

 Par contre, s’il y avait des plats à éviter, il y en avait d’autres que l’on se devait de consommer, tel l’adafina ou aani, qui devait être préparé le vendredi, laissé couvert au coin du feu, pour être consommé le samedi.

Elvira Cunha de Azevedo Mea7, comme l’a fait Antonio Borges Coelho, démontre que les familles de nouveaux chrétiens du Portugal, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ont rapidement adopté une attitude défensive pour, à défaut de se faire accepter dans l’environnement chrétien hostile, du moins faire respecter leurs droits et prérogatives. Elle nous explique que suite à l’expiration du délai permettant aux Juifs portugais de se convertir ou de quitter le pays, fin octobre 1497, la communauté juive portugaise disparaît , remplacée par les nouveaux chrétiens. Un décret royal met ces nouveaux chrétiens à l’abri de toute enquête sur leur comportement religieux durant vingt années. Mais il semble bien qu’il ne s’agisse là que d’une mesure formelle car la discrimination est manifeste dès les premiers mois. En 1499 il leur est interdit de sortir du pays sans permission royale et les vieux chrétiens, les purs et les authentiques, continuent ni plus ni moins à les désigner comme “les juifs”. Manuel Ier, en 1507, en voulant établir l’égalité des droits entre les deux communautés, ne fait que souligner le déséquilibre économique existant alors au profit des nouveaux-chrétiens. De fait, la crise qui sévit au milieu du XVIème siècle leur est souvent attribuée. Certains s’exilent tandis que ceux qui restent se regroupent en grandes communautés telles que celles de Bragance, Chaves, Vinhais, Moncorvo etc., communautés ayant un poids économique réel, qui se vérifie par le montant des impôts mais aussi par le nombre et l’importance des marchands qui contribuèrent à l’évolution des mentalités et au développement de l’économie régionale au seizième siècle, en implantant un capitalisme particulier et bourgeois, où l’idée de bénéfice, de thésaurisation et d’investissement allait devenir le cœur de l’activité économique. Ce mode d’être, de sentir et de vivre, les nouveaux chrétiens ultramontains l’ont payé très cher dans les prisons de l’Inquisition car cette mentalité induisait la préservation de leur identité en tant que peuple, une identité culturelle centrée sur la Loi Ancienne qui s’appuyait sur la résistance plus ou moins passive, plus ou moins discrète, mais toujours nourrie des valeurs éthico-religieuses du judaïsme, aux pressions de la société. La répression encouragea une émigration très difficile pourtant, d’une partie de ces crypto-juifs, par l’Espagne, la France, vers l’Italie, l’Afrique et l’Inde.

Les rapports inquisitoriaux de Jerónimo de Souza après sa visite à Trás-os-Montes en 1582/83 apportent une lumière sur les moyens de défense utilisés par les convertis : confession spontanée immédiate qui vaut absolution, concertation préalable des “confessions” entre justiciables potentiels pour accuser d’authentiques “vieux-chrétiens” de judaïser, ce qui leur valut six mois de détention inquisitoriale et déconsidéra le tribunal d’Inquisition…

Ana Cannas da Cunha8 nous renseigne sur les réseaux permettant aux nouveaux-chrétiens de fuir vers l’Afrique du Nord, réseaux dont les têtes de pont se trouvaient surtout à Setúbal et à Lisbonne.

Les deux articles qui suivent sont plus précisément consacrés à la présence juive portugaise dans les colonies ibériques :

Maria da Graça A. Mateus Ventura9 nous explique l’importance démographique et économique de la population marrane portugaise en Amérique du Sud, dans les possessions espagnoles. Au milieu du XVIème siècle la communauté juive des Indes occidentales forme déjà un quart de la population blanche et à partir de 1580 l’immigration est si intense que la présence de marranes portugais va constituer un problème sérieux pour les inquisiteurs du Saint Office qui veulent tenter, avec la souplesse qu’on leur connaît, dans une société coloniale a priori plus mobile que celle de la métropole, de surveiller ces nouveaux chrétiens commercialement très actifs qui vont ouvrir de nouvelles voies commerciales entre l’Europe et l’Amérique.

José Alberto Rodrigues da Silva Tavim10 analyse l’émigration des nouveaux chrétiens vers les Indes orientales et en particulier dans la ville portugaise de Santa Cruz de Cochin où les Juifs vont jouir d’une situation privilégiée. L’auteur expose la structure de cette société où règne l’endogamie mais qui est ouverte sur les autres classes sociales non juives avec lesquelles elle semble avoir entretenu de bonnes relations.

Enfin la lecture de cette luxueuse revue comportant une soixantaine d’illustrations en couleur - photos, manuscrits hébraïques - s’achève sur un article de Victor Crespo11 nous contant la venue au Portugal du Juif espagnol Abraham Zacuto chassé en 1492 par les rois catholiques et qui, précédé de sa réputation d’astronome, entrera au service du roi Jean II dès juillet 1493.


Bernard Pierron

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