Actualités : Retour sur l’histoire du nouveau Musée Juif de Grèce, à propos de sa récente inauguration


Pour le n° 13 de la LS , en mars 1995, nous avions interrogé Freddy Abravanel sur la situation du Musée Juif de Grèce, en projet de transfert. Nicole Abravanel vient de le rencontrer lors de l’inauguration du nouveau bâtiment.
Nous sommes heureux de pouvoir remercier ici du bel accueil dont a bénéficié la délégation française.

A quelques heures de la cérémonie inaugurale des nouveaux locaux du Musée Juif de Grèce, qui a eu lieu avec éclat, le 10 mars, dans les salons de l’hôtel de Grande-Bretagne à Athènes,1 nous avons demandé à Freddy Abravanel, un des principaux initiateurs du musée, d’accomplir pour nous un retour sur l'histoire de sa création.

Freddy Abravanel (Fr.A.) : Quant au musée, les premiers pas remontent aux heures de l’immédiat après-guerre. Rappelons que la Bulgarie avait occupé la région grecque de la Thrace, qu’elle concevait comme un débouché. Alors qu’ils protégeaient leurs propres Juifs, les Bulgares avaient pris en charge la déportation des Juifs de Thrace, qui furent concentrés puis dirigés sur Auschwitz et Birkenau. De cette concentration-là, il n’était resté que le regroupement de quelques objets, entassés à l'origine dans un entrepôt. Au total une centaine de pièces, des montres, des bagues, des bijoux, des cuillères en argent terni. Des objets sans la moindre valeur marchande. Tout le trésor de la vie des hommes, des femmes et enfants disparus.

Après la guerre, la Bulgarie, prise d'un certain remords et craignant peut-être une intervention juive internationale sur ce point, remit la totalité des objets à la Communauté d'Athènes. Ce sont les dernières pièces que l'on voit au 3ème étage, dans le dernier palier, mais ce fut le point de départ de notre musée.

La Communauté fit alors appel à deux membres bénévoles du Conseil (Nouli Vital et Elie Amosnino) pour que ce butin fût pris en charge. Ces objets furent en totalité déposés dans les locaux de la Bnaï-Bérith. Par la suite, l'initiative de la création du musée revient entièrement à Nikos Stavroulakis, de mère juive américaine.

Nicole Abravanel (N.A.) L'ancien directeur du musée ? Vous souvenez-vous des circonstances de votre première rencontre avec lui, et plus généralement de ses premières démarches ?

Fr.A. Je revois parfaitement Nikos Stavroulakis sonner, un jour, chez moi pour me demander où trouver des matzoth et, quelques semaines plus tard j'ai remarqué sa silhouette, enveloppée d'un taleth, à l'intérieur de la synagogue dont il devint, un temps, un fidèle assidu. Puis de son propre chef, il a demandé à s'occuper du musée. Geste purement volontaire et spontané. On lui a confié les pièces dont la Communauté disposait pour qu’elles fussent exposées. Un musée élémentaire était né, abrité dans une petite salle attenante de la Communauté, rue Mélidoni.


Nikos Stavroulakis est une personne très capable. Il était assisté par un photographe, De Vinney, très compétent lui aussi. Ils se sont attelés à la tâche et ont incité d’autres qu’eux à penser au musée. Ils ont su mobiliser autour d’eux une équipe de jeunes très active.

Or le tout premier local de la rue Mélidoni était dans un état lamentable. Imaginez une salle mal entretenue où le plâtre se détachait... La nouvelle équipe fera adhérer des membres de la Communauté, portés à s’intéresser aux questions culturelles, à l’idée d'un transfert du musée dans un autre lieu. Et c'est ainsi que le local de l’avenue Amalias a été trouvé et que l’installation a eu lieu, la fondation officielle du Musée juif de Grèce datant de 1977.2

N.A. Vous en étiez déjà à cette époque, ainsi que M. Benrubi ?

Fr.A. Certainement, comme Marco Tabach qui fut l’un des tout premiers, et plusieurs autres. Mais divers relais ont eu une fonction essentielle. On avait sollicité les Communautés pour les mettre dans le jeu. Mais il faut se représenter que ce n’était pas si facile, car il existait d’autres priorités. Par exemple à Athènes, la sécurité pour l’ école juive élémentaire confrontée aux menaces du terrorisme (la Communauté n'y est pas très nombreuse ni suffisamment aisée. Nous sommes 3000 au total).

Sam Benrubi, qui vient de se joindre à nous, intervient. Il est l’actuel président du musée.

Parmi les relais, soulignons le rôle exceptionnel assumé par l’Association des Amis du Musée Juif de Grèce, et au premier plan par son président Dimitris Molfetas aujourd'hui disparu, qui n’était pas juif d'origine. Sans lui, rien n’aurait été possible. Il a créé autour de lui, en Grèce comme aux Etats-Unis, un vaste réseau de sympathie, regroupant juifs et non juifs, dont l’archevêque orthodoxe des Amériques.

Finalement le musée a pu s’établir dans un appartement d’un immeuble remarquablement situé, propriété de la famille de l'armateur grec Likiardopoulos, à la faveur d’un loyer très minoré. Ce fut une aide extrêmement précieuse.

N.A. Mais pourquoi donc aujourd'hui une nouvelle installation, alors que l’ancien musée était extrêmement bien situé, et réputé comme une réussite?

Fr.A. Justement parce que les conditions d’une location, si favorables soient-elle au départ, sont toujours précaires et risquées. Il fallait anticiper et prévoir l'alternative éventuelle, malgré la généreuse hospitalité dont nous bénéficiions. De plus, parallèlement, le fonds initial ne cessait de s'enrichir de nouveaux objets, et justifiait la recherche d'un local plus étendu.


N.A. On peut s’interroger sur la prise de risque liée à l’acquisition d’un immeuble et sur les inévitables difficultés rencontrées.

Fr.A. reprenant : Notre démarche a été progressive, par nécessité. Dans une première étape, on a cherché prioritairement le terrain. Celui-ci (rue Nikis) est situé au cœur de l’espace touristique et culturel d’Athènes. Il était occupé par un bâtiment délabré, à la belle façade 1900. Cela a emporté la décision. D’une part, du fait de son cachet ancien adapté à un lieu de commémoration. D’autre part, compte tenu de son très mauvais état initial, il était dans nos prix... Pour réaliser l'achat, nous avons fait appel à des bienfaiteurs privés, de “grands donateurs” comme il est traditionnel de dire, comme Harry Recanati, ou Alex Mallat de Paris, ici présent avec nous à Athènes aujourd'hui, mon ancien condisciple de lycée à Salonique, dont le père avait été élu sénateur en 1928.

N.A. Et l’aménagement intérieur, en particulier cette superbe idée de l’escalier central qui peut frapper comme le déroulement intériorisé de la vie du judaïsme grec?

Fr.A. Ce fut la deuxième étape. En fait, seule la façade 1900 a été conservée. L'état initial du bâtiment imposait de tout reconstruire. D’où l'idée de cet escalier central qui donne le ton particulier, si l'on veut l’âme, du musée. Par la suite, il y eut beaucoup d’atermoiements, mais aussi des solidarités. Par exemple, d’une ville à l’autre, entre Saloniciens. Et la Communauté de Salonique, qui est plus aisée que celle d'Athènes grâce aux donations dont elle a bénéficié avant-guerre, a décidé de nous aider. Elle nous a offert une aide matérielle précieuse. Nous avons aussi obtenu un puissant encouragement du ministère de la Culture, alors dirigé par le ministre Mikroutsikos qui prendra la parole ce soir, ainsi que le maire d'Athènes : Dimitris Avramopoulos et les actuels ministres de l’Éducation et des Cultes : Gerasimos Arsenis et de la Culture : Evangelos Venizelos. C’est ce dernier qui, lors de l'inauguration en 1997 du monument à la mémoire des déportés de Salonique, excellent orateur par ailleurs, a eu le courage de dire : “On a trop oublié que Salonique a été une ville juive”.

N.A. Et pour vous, Freddy, où situer votre implication personnelle et celle de votre famille ?

Fr.A. Chacun a sa manière de vivre son enracinement dans le judaïsme en Grèce, selon sa sensibilité. Pour quelqu’un comme moi, dont toute la jeunesse a été portée par la vie prodigieuse de Salonique, il y a un devoir à assumer envers les anciennes générations, laisser trace de leur vie.

Propos recueillis par Nicole Abravanel

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