Xudeus e conversos na historia* 2ème volume : Sociedade e Inquisicíon

* Actas do Congreso Internacional Ribadavia  14-17 de outubro de 1991  Carlos Barros éditeur, Santiago de Compostela, en 1994.
À noter que, s’agissant pourtant d’un congrès  universitaire de très haut niveau, ce titre des actes est rédigé en galicien  et non en castillan...


L’historien Luis Suarez Fernandez rapporte que l’apparition, en 1940, de l’Institut Arias Montano et de sa revue “Sefarad” a déclenché un gigantesque élan dans l’étude de la culture séfarade6. C’est dans cet élan qu’il faut inscrire la tenue, en 1991, à Ribadavia (l’une des rares villes de Galice à avoir accueilli une judería), d’un congrès international intitulé Xudeus e conversos na Historia

Il n’est pas question ici de commenter la totalité des vingt contributions du second volume de ces Actes et je me contenterai d’évoquer brièvement deux d’entre elles en insistant davantage sur une troisième qui essaie, en particulier, de comprendre les raisons de l’antisémitisme populaire espagnol avant l’expulsion.

La première de ces contributions : Aspectos de la sociedad judía en la España medieval, de José Luis Lacave, s’intéresse aux aspects démographiques, professionnels et sociaux de la population juive. C’est en Espagne, parmi les pays d’Europe, que la concentration juive au Moyen-âge fut la plus élevée, atteignant de 8 à 11% de la population totale à Séville, Cordoue, Grenade, Saragosse. Présente pendant plus d’un millénaire dans la péninsule, cette population s’est nettement accrue avec l’invasion arabe de 711 mais a subi les effets dévastateurs des épidémie1 et des persécutions. L’auteur s’intéresse surtout aux persécutions ayant eu lieu aux XIVème et XVème siècles, notamment à celle, terrible, de 1391, année après laquelle la population juive ne fut plus qu’une communauté en suspens jusqu’à la “solution” ultime de 1492. Il ne rappelle pas que les premières mesures antijuives remontent à la période wisigothique après la conversion de Récarède au catholicisme2. Il y eut, heureusement, de longues périodes de convivialité sans lesquelles la civilisation séfarade n’aurait pas atteint les sommets qu’on lui reconnaît.

Contrairement aux clichés, les Juifs n’étaient pas prioritairement des usuriers. Nombreux parmi les agriculteurs - fréquemment vignerons - (c’est souvent forcés qu’ils ont quitté la terre), ils se sont progressivement concentrés dans les milieux urbains où ils ont été artisans, commerçants, médecins, agents fiscaux, traducteurs et interprètes (leur connaissance de l’arabe étant très appréciée)... et aussi usuriers, mais des chrétiens les ont imités dans cette dernière pratique. C’est en tant que percepteurs (recaudadores) qu’ils ont probablement été le plus appréciés par les monarques... et le plus haïs par le peuple !

La seconde contribution : Sociedad y Anti judaísmo en la Castilla del siglo XIV, de Julio Valdeón Baruque, s’efforce de retracer par quelles étapes on a pu passer, en un peu plus de deux siècles, de l’épanouissement de la société juive sur les plans économique et intellectuel, à son élimination complète en 1492. 
Il ne faut pas oublier que les Juifs avaient été chassés d’Angleterre dès 1290 et de France en 1306. Le Concile de Zamora (1312) reprend à son compte les recommandations de celui de Vienne (1311) qui avait préconisé qu’aucune fonction officielle ne soit plus confiée à un Juif, qu’aucun Juif ne puisse témoigner contre un chrétien... En fait, l’hostilité du clergé était très ancienne mais le rôle de premier plan de certains Juifs était tel que les dispositions qu’il préconisait n’entraient pas dans la pratique. Ce sont les très dures conditions économiques du XIVème siècle, la Peste Noire, la guerre civile en Castille, qui développèrent énormément l’antisémitisme populaire et causèrent une longue série d’événements dramatiques durant la seconde moitié de ce siècle (en 1354, 1355, 1360, 1369) jusqu’à la tragédie de 1391.

C’est la contribution de Teófilo R. Ruiz : Judíos y Christianos en el ámbito urbano bajomedieval, Avila y Burgos, 1200-1350 qui, à travers les exemples d’Avila, petite ville à caractère rural et de Burgos, capitale non officielle de la Castille et comportant l’une des juiveries les plus peuplées (11,5 % de la population citadine) et les plus riches du royaume, analyse le mieux les ressorts qui animaient le petit peuple contre les Juifs.

Encore que relative, la protection royale s’expliquait par le rôle apparemment inégalé des gestionnaires, administrateurs et percepteurs juifs mais seuls ces derniers, parmi leurs coreligionnaires, tiraient les avantages financiers afférents à ces positions. Tous, par contre, étaient victimes de l’hostilité, qui devait devenir de la haine, de la part des couches populaires et des responsables municipaux trop souvent tributaires de prêts. L’opposition entre les attitudes des monarques et du peuple vis-à-vis des Juifs s’est particulièrement manifestée pendant la guerre civile en Castille, à partir de 1355, quand Henri de Trastamare combattit son demi-frère Pierre 1er : il s’en prit aux Juifs pour se gagner la sympathie populaire quand il voulut conquérir le pouvoir et sut les ménager quand il devint Henri II.

Pourquoi le petit peuple ne fut-il pas capable de distinguer entre diverses catégories de Juifs et, surtout, pourquoi ne comprit-il pas que la véritable origine de son oppression n’était pas l’existence des Juifs en terre espagnole ? C’est le mérite de l’auteur de poser ces questions et d’écrire que : “Comme il est évident dans l’Histoire, les opprimés ont beaucoup plus de facilité à transférer leur colère et leurs frustrations contre les intermédiaires et les boucs émissaires qu’à affronter la triste réalité, à savoir que l’oppression provient toujours des groupes hégémoniques de la classe dirigeante, une élite légitimée par la loi et la religion”.

Il note cependant que les réactions populaires face aux très dures conditions économiques du XIVème siècle furent différentes en Angleterre aussi bien qu’en France. Qu’il me soit permis de préciser la remarque de l’auteur en évoquant la grande jacquerie de 1358 dans la région de Beauvais et en île de France et les combats d’étienne Marcel à la même époque. 

Peut-être les intéressés furent-ils rendus plus lucides, en France, par le fait que les Juifs avaient déjà été chassés et qu’au demeurant ils n’avaient jamais été aussi nombreux qu’en Espagne !

L’auteur va plus loin dans son essai de compréhension de la psychologie populaire en évoquant les très dures conditions de vie des gens humbles de l’époque. Même un modeste boucher de Burgos ou un épicier d’Avila, refusant de servir un chrétien insolvable, se transformait vite en personnage odieux et responsable direct de la misère puisqu’en tant que Juif il appartenait à la famille des assassins du Christ. Venait même s’ajouter une dimension sexuelle à cela dans la mesure où c’étaient les femmes qui devaient contacter le commerçant ou l’usurier, les maris ou les frères refusant de s’abaisser... Ruiz développe cette argumentation en l’illustrant par plusieurs exemples convaincants et excelle à recréer l’atmosphère d’ignorance, d’obscurantisme et de superstitions dans laquelle tout cela se déroulait, cette atmosphère qui faisait que l’on croyait dur comme fer aux histoires d’empoisonnement de l’eau, de crimes rituels, de profanations d’hosties, etc... L’auteur semble fort tenté par le pessimisme en remarquant que les préjugés antisémites ne se sont pas évanouis dans le monde hispanophone actuel (en y intégrant, bien sûr l’Amérique Latine) mais évite d’y céder dans sa conclusion en évoquant, de façon émouvante et colorée, une image rassurante de convivialité entre les trois communautés lorsque, le long d’un cortège royal, des artisans défilaient étendards au vent, que des Juifs dansaient en brandissant la Torah tandis que les musulmans faisaient de même avec le Coran.

Et pourtant, c’est bien à ce pessimisme que l’on a envie de céder puisque, même après l’expulsion, le judaïsme ne cessa pas de hanter les esprits. On chercha à le débusquer dans les pratiques secrètes des conversos et même dans de prétendus traits de caractère tels que la ruse ou l’art d’argumenter ! N’a-t-on pas voulu attribuer au sang juif qui devait continuer de couler dans les veines de Góngora l’herméticité de ses poèmes ? Que recouvre cette obsession de limpieza de sangre sinon une vulgaire expression de racisme ? Alors, à la base de tout, hier comme aujourd’hui, ne faut-il pas voir l’origine du mal dont souffrent souvent les minoritaires dans le fait que les hommes sont toujours “embourbés dans la barbarie ancestrale” (selon le mot de Théodore Monod) ou que “nous ne sommes toujours pas sortis de l’âge de fer planétaire” (selon celui d’Edgar Morin) ? Et s’il faut bien répondre oui à cette question, en conclurons-nous que mieux vaut rester minoritaires plutôt que d’imposer à d’autres ne serait-ce qu’une part des humiliations et des souffrances qui furent (et seront peut-être encore) les compagnes fidèles de notre diaspora ?

Henri Amariglio

Comments