Xudeus e conversos na historia* 1er volume : Mentalidades e cultura

Le Congrès international qui se tint du 14 au 17 octobre 1991 à Ribadavia fut très important,  aussi bien par le nombre que par la qualité  des intervenants. à tant d’années de distance,  il importe d’en féliciter les organisateurs.  Aussi les actes, qui en ont été publiés en deux volumes en 1994, retiennent présentement notre attention. Sam Altabef et Henri Amariglio en ont étudié chacun un volume, commentant librement  ce qui les avait frappés, sans souci d’exhaustivité.

* Actas do Congreso Internacional Ribadavia  14-17 de outubro de 1991  Carlos Barros éditeur, Santiago de Compostela, en 1994.
À noter que, s’agissant pourtant d’un congrès  universitaire de très haut niveau, ce titre des actes est rédigé en galicien  et non en castillan...


1er volume :
Mentalidades e cultura

Combien de Juifs furent expulsés d’Espagne en 1492 ? Si l’on en croit Isaac Baer se référant aux appréciations d’Abraham Seneor, Rabino Mayor de Castille et futur converti, il y aurait eu 36000 familles entre Castille et Aragon soit environ 160000 personnes. Selon Luis Suarez Fernandez1 100000 pour l’ensemble du royaume. Haïm Vidal Sephiha, citant F. Cantera Burgos, parle de 200000. 

La communauté juive espagnole avait bien diminué en 150 ans : la Peste Noire de 1348 avait été particulièrement dure aux Juifs confinés dans les aljamas. Des massacres de Juifs accusés d’empoisonnement s’ensuivirent. 

Autres massacres, en 1391, partis de Séville et s’étendant à tout le royaume : le nombre des convertis dépassa celui des morts, la pression prosélyte aidant, 100000 Juifs au moins se convertirent entre 1391 et 1412. Les lois d’Ayllon de 1412 et les rencontres de Tortosa de 1414 (présentées comme ayant tourné au désavantage des Juifs) confortent ce mouvement qui se poursuit tout au long du XVème siècle.

Pour les expulsés de 1492, au contraire, les conversions sont moins nombreuses que ce qu’en attendaient les autorités, malgré les avantages offerts : “Les Juifs donnent un très haut exemple de fidélité à leur religion2.”

L’Espagne de 1492 (Navarre exceptée) ne compte donc plus de population juive. Restent les conversos, nouveaux chrétiens, crypto-juifs, marranes. L’Inquisition va s’en occuper pendant quatre siècles (1478-1834).

Elle trouvera, nous montre Moïse Orfali de l’Université Bar Ilan3, paradoxalement, des alliés dans les rangs de ces mêmes conversos. à la différence des crypto-Juifs ou judaïsants “placés sur la défensive face à une mécanique qui les dépassait”, le groupe des cristianos nuevos, “dans son souci d’identification avec la majorité cristiana vieja se transformait en moteur du changement et développait une mentalité qui n’avait rien à voir avec celle de ses ancêtres”. Cette nécessité de se faire accepter par une société qui les rejetait en même temps qu’elle les enviait pour leur réussite amena certains d’entre eux, et non des moindres, à des actes de “collaboration active” lourds de conséquences. 
Moïse Orfali indique ainsi qu’une grande part des œuvres de polémique religieuse furent aux XIVème et XVème siècles l’œuvre de conversos à qui il était facile, étant donné leur connaissance de la langue hébraïque et des textes sacrés, en particulier du Talmud, d’apporter “une ample connaissance de la littérature rabbinique et une information tendancieuse sur les points forts ou faibles du judaïsme”. Littérature anti-juive et participation aux “disputes” imposées par le pouvoir sont un moyen de faire oublier leur origine et de montrer leur ferveur pour leur nouvelle religion. 
Un moyen aussi d’ascension sociale : rabbins devenus évêques comme Salomon Ha Levi alias Pablo de Santa Maria ou conseillers du roi comme Abraham Seneor alias Fernando Nunez Coronel montrent le pragmatisme de Fernand V de Castille qui, tandis que les judaïsants étaient terriblement persécutés, faisait bénéficier de sa faveur ceux qui collaboraient à sa politique.

Pour autant les nouveaux chrétiens ne se mettent pas ainsi totalement à l’abri. Devenu “figure emblématique d’un changement de condition [....] le converso, plus à son aise dans le doute que dans la conviction, représentera une menace peut-être encore plus grave que celle des judaïsants”. Maurice Kriegel, de l’université de Haïfa4, le montre dans son intervention : accusés de tiédeur dans leur foi nouvelle, de conspirer pour la ruine de la société chrétienne (par l’usure, le meurtre rituel, le complot destiné à obtenir la conversion de l’Espagne à la loi de Moïse), aucun nouveau chrétien n’est au-dessus de tout soupçon. Dans le même temps, la logique inquisitoriale censée casser le crypto-judaïsme laisse planer sur tout nouveau chrétien une menace généralisée “éradiquante” au lieu d’être “intégratrice”.

Face à cette menace, les réactions sont diverses. 

Carlos Carrete Parrondo5 analyse la littérature abondante qui fait état, chez les conversos de Cordoue en particulier, d’un mouvement messianique : le prophète Elie devait venir a sacar todos los conversos de captiveria e levarlos a las tierras de promision. La description de cet événement est faite au cours du procès inquisitorial contre le négociant Juan de Cordoba Membreque en 1502. Rien n’y manque, pas même le prophète prêchant dans les villes pour la conversion des cristianos viejos “a la ley de los judios”. La fin comme on peut s’y attendre est tout autre qu’idyllique : en décembre 1504 l’Inquisition déclare Juan de Cordoba hérétique, neuf voisins le suivent quelques jours après.

La disparition physique doit s’accompagner de la disparition de l’identité culturelle. Préserver celle-ci est peut-être un moyen de garantir celle-là. Antonio Augusto Tavares6 montre au travers de documents émanant de l’Inquisition de Lisbonne, d’Evora, de Coïmbra, comment les cristaos novos du Portugal transmettaient à leurs enfants leur langue et leur culture :   agora cristaos por un baptismo forçado, ma na realidade judeus na alma, conservavam e trasmitiam aos filhos as suas ideias e as suas categorias mentais7.

La connaissance de l’hébreu, alors enseigné à l’égal du grec ou du latin dans les Universités de Coïmbra et d’Evora, en est le ciment. Les livres hébreux, conservés dans les bibliothèques particulières au péril de la vie, en sont le témoignage. Cette culture des nouveaux chrétiens était à la fois facteur de différence et d’intégration, d’affirmation personnelle et de conquête du pouvoir.
Conquête du pouvoir mais aussi de l’espace : nombre de convertis tout au long du XVIème siècle vont rejoindre les communautés séfarades installées en particulier en Italie. Ariel Toaff de l’Université Bar Ilan8, nous les décrit : venus de Castille ou de Catalogne ou du Portugal, parfois après un séjour plus ou moins long dans l’Empire ottoman, retournés au judaïsme ( mais quand ? et comment ?), niant ou cachant le baptême subi ou accepté, certains vivent non soltanto al confine tra due fedi religiose ma anche ai confini di due diversi modi di vivere…vestono da Cristiani onorati ma sono ebrei9. Ils s’appelent Agustin Enriquez ou Enrique Nunez comme chrétiens nouveaux mais Abraham Bienvenisti ou Abraham Righetto au ghetto de Venise, à la recherche d’un compromis entre l’adhésion au judaïsme et celle à un mythique esprit espagnol, illusione irrealizzabile di poter essere insieme ebreo e spagnolo10.

C’est cependant aux XVIème et XVIIème siècles que les marranes du Portugal (l’Inquisition s’est installée en 1536 et le pays a été occupé par l’Espagne en 1580) commencent à arriver nombreux, dans le sud-ouest de la France (reçus comme “ceux de la Nation Portugaise”) et dans les pays protestants (Anvers, Amsterdam, Londres, Hambourg) où ils peuvent ouvertement revenir au judaïsme. Comment vont-ils être accueillis et perçus par les autorités rabbiniques ? Simon Schwarzfuchs de l’Université de Haïfa11, nous montre que progressivement, la simple réintégration qui était la règle dans les débuts se mue en une exigence de conversion.

“Ainsi donc le marrane qui avait réussi à quitter l’Espagne et s’était présenté plein d’enthousiasme dans une communauté juive pour rejoindre les rangs du judaïsme, risquait-il d’être accueilli par des juifs qui allaient lui demander de se convertir d’abord”. Par avance, dès 1480, Rabbi Saadiah ibn Danan, dernier rabbin de Grenade d’avant la Reconquista avait tranché : “Par leur origine tous les juifs sont frères. Nous sommes tous les Fils d’un seul Père : les révoltés, les coupables, les apostats, les marranes, les pécheurs, les droits, les prêtres, les sages et les prosélytes qui se sont attachés à la maison de Jacob”.

Sam Altabef
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