The book of jewish food, an odyssey from Samarkand and Vilna to the present day de Claudia Roden

Bien sûr, on peut écrire banalement  qu’il s’agit d’un livre. 
Mais cette définition n’est pas vraiment satisfaisante. 

Il s’agit d’un livre merveilleux en effet,  
mais de quelque chose de bien plus :  
une encyclopédie, un roman,  une biographie de Claudia Roden,  une philosophie de la vie,  
une civilisation - des civilisations - une bibliographie... 
et quelques autres choses infiniment importantes.

En bref et si Claudia Roden n’était pas si jeune encore, si pleine d’avenir et de projets, on serait tenté d’écrire :  
c’est l’œuvre d’une vie bien remplie,  c’est le chef-d’œuvre, au sens médiéval !
En voici la lecture d’un spécialiste : Jo. Mis.

En anglais.
1997 Viking,  du groupe Penguin, London ,  580 pages 25 x 20 cm,  belle iconogrtaphie,  bibliographie, index.

Attention, nous voici face à une œuvre importante et magnifique. De toute évidence il s’agit bien d’un livre de cuisine; oui mais voilà, madame Roden a le don de nous élever toujours plus haut.

A compulser ce livre de cuisine en toute hâte, à la recherche d’un souvenir, d’une odeur, d’une recette préférée - et il y en a - on se retrouve à l’arrêt. Plongé dans une lecture-miroir où notre passé se déroule tel un écheveau. Soudain nous nous sentons concernés, impliqués... importants, voire même intelligents ! Il s’agit bien là de l’essence même de l’art de l’écrivain. 

Madame Roden est un magnifique écrivain.

Chaque chapitre de son livre comporte son introduction; chaque recette, et nous en comptons plus de 800, a son histoire propre ou culinaire; chacune d’elle a survécu à des siècles de tourmentes et de diasporas tous azimuts; extraordinaires et régalantes...

La recette que je cherchais : borekas de handrajo est bien là, superbement claire; je cale un signet pour tout à l’heure, car ce n’est pas tout. Salonika, chapitre sur la page suivante; ou Tunisia, Berbers and Livornese; in Poland and Russia, ou encore A judeo-spanish Stronghold in Turkey. Happé !

Livornese venons-nous d’écrire. Voyez page 296 : Cacciucco alla livornese- fish soup. Soupe de poisson, c’est vite dit. Voilà plutôt une symphonie méditerranéenne dont je vous dirai simplement qu’il s’agit d’une délicieuse soupe aux arômes divins où les plus beaux poissons se trouvent en prise avec moult aulx, pistils de safran, piments, vin blanc, tomates et huile d’olive extra vierge, l’ensemble tour à tour frit, poché, braisé puis placé dans un pot en terre allant au four et mitonné à couvert. Absolument royale cette soupe !

Et là, au hasard de cette recette, nous nous retrouvons au sein d’une éminente communauté juive du XVIIème siècle, florissante depuis 1593, date à laquelle le Grand Duc Toscan fit de Livourne un port franc et invita Juifs et marranes à venir s’y installer, sous le sceau de l’immunité.
Telle est la magie de ce livre-phare qui sait susciter chez son lecteur un mélange d’intérêt, de curiosité et même de passion, suite à quoi on n’a plus qu’une urgence... celle de partager le plaisir de lire quelques lignes avec la personne la plus proche :“Tiens, écoute moi ça…”. De surcroît, quelles recettes !

Tandis que l’humanité, en cette fin de millénaire, se trouve propulsée dans une dimension où le temps et l’espace se contractent, l’auteur nous offre du souffle et du recul pour mieux nous faire évoluer au fil des siècles passés, découvrir nos racines et identités sur ces continents en ébullition. Le tout par ce biais culinaire qui est nôtre !

Nous voici face à un travail extraordinaire mû par une passion ainsi que par le désir de nous transmettre sa lumière propre : le “rayon Roden”, connaissez-vous ? Lumineux...

De souche profonde syrienne, Claudia, née au Caire de César et Nelly Douek avec déjà un arrière-grand-père premier rabbin de la synagogue d’Alep : Haham Abraham ha Cohen Douek et un maelström d’origines diverses cousues à ses basques, notamment turques : grand-mère Eugénie Alfandary Sassoon née à Ortaköy, qui abreuva la jeune Claudia de flamboyants récits d’incendies, de tremblements de terre, d’épidémies et de mouvements, flots et marais des communautés grecque, arménienne, turque et juive de Constantinople.

Le tout évidemment sous les omniprésentes effluves de cuisines syrienne, égyptienne, turque et sépharade de tous bords.

Tandis que grand-oncle Moussa Douek construisait son avenir, sa femme, tante Latifa, sœur de son père, elle-même mère de 18 enfants - mais tous ne survécurent pas - dispensait ses talents reconnus de cordon bleu de la famille aux innombrables invités des joyeux samedi dans les verdoyants faubourgs de Kubbeh. C’est bien elle donc qui est à l’origine du fameux carnet de recettes, certaines absolument prestigieuses, que possède cousine Irène Douek Harrari qui vit aujourd’hui près de Hampstead, voisine, cousine et amie de Claudia avec laquelle elle échange à présent recettes et souvenirs.
Claudia Roden poursuivit ses études à Paris, puis plus tard aux Beaux-Arts de Londres. Débutant dans le monde de la peinture, très tôt elle fut attirée par “l’alimentaire”, en partie motivée par un profond désir d’évoquer cet héritage aujourd’hui perdu d’une vie tellement heureuse en Egypte...

Depuis elle a parcouru le monde, et ça n’est par pour rien que Claudia Roden a reçu les plus importantes distinctions anglaises et italiennes dans le domaine de la gastronomie; voyez aussi sa science dans le monde culinaire achkénaze et la manière dont elle vous explique comment des plats typiques de cette culture sont devenus les plats nationaux américains : lox and bagels, pastrami, le deli(catessen) etc. Entre 1880 et 1920, plus de deux millions de juifs russes passeront du vieux continent au nouveau, via Ellis Island, pour s’installer à New-York. Des shtetls entiers avec leurs rabbins ! Ce fut là le pont spirituel, gastronomique et littéraire, lien profond qui unit l’Europe et l’Amérique : culture yiddich, littérature yiddich, tout ceci prit alors corps dans la vie américaine.

Elle va plus loin qu’il n’y parait, Claudia Roden, nous entraînant dans un tourbillon de savoirs diététiques, de recettes sublimes, de souvenirs, de voyages virtuels - ceci pour notre plus grand contentement. Son livre reste un bel ouvrage sur l’esprit, l’histoire et le vécu des Juifs et de leurs cultures.

Un livre qui se devait d’exister; c’est chose faite, merci madame Roden.

Joseph Mis 
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