Memorial presentado a su magestad por los individuos llamados “de la calle de Mallorca”* & Papel en derecho** respuesta al manifiesto

En espagnol.

*Mémoire présenté à Sa Majesté par les individus appelés “de la calle de Majorque” 1773-1774.

**Réponse en droit à ce Manifeste 15 février 1778.
 
Parmi les livres anciens ayant appartenu à E. Nahmias et offerts à la “Lettre Sépharade”, il en est un qui a particulièrement retenu l'attention de la Rédaction et que nous nous proposons de présenter aujourd'hui.

C’est un document de la fin du XVIIIème siècle, composé de trois fascicules, concernant les descendants des Juifs majorquins convertis. Le premier est un Mémoire adressé au Roi, dans lequel ceux qu'on appelle de la Calle se plaignent du mépris dont ils sont l'objet, de certaines carrières qui leur sont “perpétuellement” fermées, et ce uniquement en raison de leur ascendance juive. Le second en est la transcription imprimée rédigée par les autorités de la ville, le Procureur royal, le Chapitre ecclésiastique et les Délégués des Universités, destinée à être transmise au Roi; et enfin, le dernier, la réponse du Conseil Suprême Royal à cette requête.
 

La communauté juive des Baléares, implantée dès le Ier siècle, déjà florissante au Vème, à son apogée durant tout le XIIIème, a connu en 1391 les massacres qui dévastent toute l'Espagne. Après quoi, les îles ne comptent pour ainsi dire plus de Juifs parmi leur population, soit qu'ils aient été convertis, soit qu'ils se soient enfuis.

Au tout début du XVème siècle, 150 Juifs portugais s'installent à Palma, et, en 1416, quelques coreligionnaires venus d'Afrique du Nord les rejoignent.
En 1435, obligation est faite à tous les Juifs restant de se convertir au catholicisme.
Dès la découverte du marranisme, l'Inquisition s'installe dans la capitale et pourchasse les judaïsants, au nom local péjoratif de Xuetas.
En 1691 le plus grand auto-da-fe majorquin est allumé par le fanatisme du père François Garau et les lois de la limpieza de sangre  reviennent plus que jamais en vigueur.
Pris au piège dans l'île, connus, montrés du doigt, exclus de certains quartiers, les convertis puis leurs descendants en ont été réduits à se regrouper "dans la même rue", se marier entre eux; cette situation a perduré, traversé le temps et 320 années plus tard, leur situation est restée inchangée. De nombreux métiers et charges honorifiques leur sont toujours interdits, et ils sont toujours en butte à la méfiance, au mépris, à la jalousie et souvent à la haine du reste de la population.
C'est pourquoi en ce début de l’an 1773, les représentants des 300 familles de la Calle décident d'envoyer une pétition adressée à “la bonté royale de Charles le Miséricordieux”.
Plutôt que de présenter, résumer, expliquer ce texte, il nous a semblé bien plus intéressant d'en reproduire quelques phrases, d'en extraire des passages, et de laisser le lecteur juger par lui-même.
Le ton est très vite donné : “Nous, de souche juive, mais de nationalité espagnole et de profession catholique, avons toléré de nombreuses années avec une indicible patience, l'exclusion des honneurs, des emplois de haut niveau,... recevant en récompense le qualificatif honteux de Xuetas.”
L'ambivalence de leurs sentiments perce quelques phrases plus loin. Ils disent subir leur “ascendance involontaire”, mais ils ajoutent un peu plus avant : “un converti, même dans sa plus grande foi en sa nouvelle religion est, et reste, un descendant de ces élus de Dieu, affirmation qu'aucun descendant de Gentil n'est en position de revendiquer.”
Craignant une interprétation négative de cette phrase, ils précisent : “Les curés et les prélats de Majorque sont là pour certifier que ceux qui vous adressent cette supplique fréquentent régulièrement les églises, reçoivent le baptême, et observent tous les actes religieux. Quant à leur vie commerciale ou civique, le rapporteur des Douanes, le Contrôleur principal et le Gouverneur général peuvent attester et confirmer leur honnêteté et leur bonne conduite”.
 
Sur plusieurs chapitres, ils évoquent leur attitude de bons  sujets tout dévoués à Dieu et au Roi, “tout ceci pour dire que ceux qui vous adressent cette requête sont de bons chrétiens et de bons citoyens et qu'ils espèrent en la Justice de votre Grâce.  L'équité, la Paix et l'égalité sont les filles légitimes de cette Justice”.
 
Il est intéressant de constater que le Manifeste est bien plus long que le texte du Mémoire, comme si les juges “justes et chrétiens”, les magistrats, “bons et intègres Espagnols”, voulaient faire comprendre aux Conseillers de Madrid toute l'incongruité, toute l'arrogance, mais aussi toute la mauvaise foi contenues dans la pétition de ces “descendants de juifs convertis”.
 
Le troisième fascicule est la réponse faite par la Cour Suprême Royale. Le ton est très vite donné . “Il est surprenant de voir avec quelle prétention les représentants de “ceux de la Calle”, se permettent d'adresser des revendications... et ainsi, ils agissent contre l'Honneur de la Patrie et les préceptes de la Religion.”
 
“En vérité, ces machinations sont des prétextes pour rompre une paix bien établie[...]ce manifeste n'est qu'une critique injuste et injurieuse, le Tribunal de la Sainte Inquisition est pour l'égalité et la légalité”. Mais “il ne faut jamais oublier qu'ils descendent des ennemis inconditionnels de Jésus Christ [...] que les représentants de “ceux de la Calle” ne s'imaginent pas qu'en se convertissant, ils acquièrent aussitôt la noblesse civile et la bonne position de la plupart des chrétiens [.....] Il faut très peu attendre et croire en la sincérité de ces conversions.”
“Ils disent qu'ils ont été de véritables croyants, or la preuve a été apportée que lorsque le Tribunal de la Sainte Inquisition a été amené à juger des convertis soupçonnés de judaïser, ils ont avoué.”
 
“Ils pratiquent la religion avec une dévotion puérile et hypocrite[...] à l'intérieur de l'église, ils crient et soupirent avec des exclamations affectées; chez eux, ils s'asseoient sur le pas de leur porte pour réciter leur rosaire avec ostentation plutôt qu'avec dévotion, mais ils ne trompent ni le Tribunal de la Sainte Inquisition, ni le peuple de Palma.”
“C'est pourquoi les convertis ne peuvent prétendre entrer ni au service du Roi, ni dans sa Cour, ni dans aucun des emplois dans lesquels sont nécessaires une bonne naissance, un bon lignage, et une fidélité sans faille[...] ceux qui ont été infidèles à leur foi, le seront encore bien plus envers les hommes.”
Le lecteur aura remarqué de lui-même comment le qualificatif de “converti” leur est encore attribué, malgré toutes ces générations passées.
La Cour Suprême s'applique à détruire point par point toutes les revendications des plaignants :
“Ils disent : “nous ne sommes pas juifs, ni nos pères ni nos grands-parents ne l'ont été, nous ne demandons pas immédiatement des postes importants, nous voulons l'égalité”.
“Réponse : “nous nous arrêterons tout de suite sur ce mot immédiatement qui traduit l'arrogance alors qu'ils voudraient nous faire croire à leur humilité !”
“Pour appuyer leur demande, ces descendants de juifs font référence à des canons et à des situations  qui n'ont plus cours aujourd'hui.”
Suit un énoncé détaillé des canons des différents conciles et des multiples bulles papales, depuis le VIème siècle, interdisant aux juifs et à ceux qui “descendent d'eux” de commander à des chrétiens et, à priori, d'avoir une charge publique.
“Comment un bon chrétien peut-il parler avec respect et sincérité à quelqu'un dont il sait qu'un des ancêtres était juif ?”, phrase suivie du rappel de ce perpétuel mythe antijuif : “bien qu'ils se plaignent de ne pouvoir atteindre les charges honorifiques, ceux de la Calle sont très riches et le quartier de la Sagell est plein d'or”.
“Toutes leurs revendications ne sont qu'un fatras d'impertinences. Pourquoi les convertis et leurs descendants sont-ils plus hautains, plus inconstants et plus rebelles que les chrétiens ? où se trouvent tous ces vices dans le sang ? alors qu'apparemment, il a toujours la même couleur ?”
Nous en arrivons au dernier point soulevé par les plaignants dans le Mémoire; à savoir l'attitude de la population locale qui les exclut, les méprise, les surveille, et surtout  les désigne sous les qualificatifs de  “néophytes, descendants de convertis, nouveaux chrétiens, et pire, Xuetas”; ce à quoi les autorités répondent : “Ce serait un choc terrible pour les habitants de Majorque, comme si la foudre tombait au milieu d'eux, si la justice royale les mettait sur un pied d'égalité avec ces individus de la Calle”.
 
 
La fin de cette réponse officielle, la sentence qu'attendent depuis de longues années avec une inquiétude mêlée d'espoir ces hommes et ces femmes, tombe comme un couperet :
“La loi de la Limpieza de sangre, proclamée légitimement, doit être observée scrupuleusement. Elle doit exclure à jamais les descendants de juifs des charges honorifiques, des Corporations et des Universités [....] Ces gens-là se soutiennent entre eux, se marient entre eux; ce sont des reliques de leurs anciennes sectes qu'ils n'ont pas extirpées d'eux. Ils ne se considèrent donc pas eux-mêmes comme des Majorquins.”
“En conclusion, il n'est pas question de faire une loi pour changer le sentiment d'une population.”
“Ceci est dit au nom de la Religion, de la Raison publique, de Dieu et du Roi.”
 
Maryse Choukroun
 
 
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Schématiquement le texte qui précède
montre bien le glissement au cours des siècles en Espagne, du XIVème au XVIIème par exemple, de la dimension religieuse de l’anti-judaïsme chrétien :
un juif qui se convertit devient chrétien,
à la dimension raciale, prélude à l’antisémitisme moderne :
un juif qui se convertit reste toujours juif,
et son corollaire : le statut de la “pureté de sang”.
Mais pour terminer cette étude sur un mode moins tragique, lisez la suite :
Maryse Choukroun - l’une des spécialistes en France du judaïsme de Catalogne - ayant terminé la rédaction de son article ci-dessus, le communique à son confrère, érudit catalan dont nous avons précédemment analysé l’étude de toute une vie1, LLuís Marcó i Dachs, lequel attire en réponse son attention sur un livre que Maryse ne connait pas : Miquel Forteza : “Les descendants des juifs convertis de Majorque” (édité en catalan à Palma en 1970), et elle se rue à la Bibliothèque Nationale à Paris pour le lire, y apprenant ce qui suit :
Ils étaient six, en ce 12 février 1773, qui s’étaient rendus à Madrid pour remettre aux représentants du roi Charles IV un Mémoire, une Supplique - (texte analysé dans l’article plus haut). Pour pénétrer au palais, ils avaient dû s’habiller luxueusement et “mettre perruque” : il fallait qu’ils se conforment à la mode des “grands”, des seigneurs, et de ce seul fait ils se sont par la suite sentis investis d’une supériorité sociale par rapport aux autres descendants de juifs convertis. Ils se sont eux-mêmes qualifiés “d’emperruqués” et ultérieurement, se mariant entre eux ils ont formé une “sous-aristocratie” qui perdurera jusqu’àla Première Guerre mondiale. Ils se sont construit des maisons luxueuses, copie des palais qu’ ils avaient vus à Madrid, comportant leur oratoire privé, et “singeaient” ainsi la noblesse majorquine.
A la fin du livre figure aussi une enquête menée en 1955, où il a été officiellement dénombré 4718 descendants de juifs convertis : ils étaient encore affichés, reconnus et désignés comme tels2.
Il est aussi intéressant de noter que ce livre écrit en catalan porte en exergue cette phrase de Sainte-Beuve, en français :
“On n’apprécie jamais mieux une injustice, une inégalité générale, que lorsqu’on en est atteint soi-même ou dans les siens, d’une manière directe et permanente.”

La Rédaction
 
Notes :
1 Jueus als països  catalans s. X-XV,
2 Et à propos de Chuetas très contemporains,
lisez le livre d’Albert Bensoussan juste paru
chez l’Harmattan : “Le chant silencieux des chouettes”. Ce récit torride  et torrentiel vous distraira certainement.  Car Albert Bensoussan  y joue avec son talent habituel sur les mots,
et sur bien d’autres choses encore…
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