Les juifs de Smyrne XIXème-XXème siècles de Henri Nahum

1997 Aubier, cartes, index, bibliographie  307 pages.

Comme il a été annoncé dans la LS précédente, vient de paraître ce livre issu d’une thèse qu’Henri Nahum a soutenue à la Sorbonne en 1996. L’étude porte sur les soixante années allant de l’arrivée au pouvoir ottoman d’Abdul Hamid II en 1876 à la Seconde Guerre mondiale.

En 1876 l’Empire ottoman est une grande puissance avec une organisation pluri-communautaire constituée de plusieurs “nations” autonomes - ou millet1 -, chacune dirigée par son chef religieux et un conseil assumant des responsabilités administratives, judiciaires et fiscales.

Smyrne, par sa population, est la ville la plus représentative de cette structure pluri-communautaire, car y vivent Turcs, Grecs, Arméniens et aussi divers Européens (Anglais, Autrichiens, Italiens, Français) qui conservent souvent leur nationalité et restent sous protection de leur consulat respectif. Cette composante fait de Smyrne une ville commerçante de style colonial, en expansion.

A la fin du XIXème siècle, la communauté juive qui compte plus ou moins 25000 personnes représentant environ 13% de la population smyrniote, vit dans un état de grande pauvreté et d’ignorance (séismes, épidémies, incendies étant en grande partie responsables de cette misère). Il existe toutefois une centaine de familles riches dont les chefs sont des commerçants. Après la période des millet, la communauté juive, au début du XXème siècle, devient unioniste avec le mouvement révolutionnaire des Jeunes Turcs (1908). Bien qu’elle soit très attachée à l’Empire ottoman, cette communauté est aussi très influencée par la culture européenne - et surtout française - dispensée dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle. Elle conserve sa langue judéo-espagnole et refuse la langue turque qu’on essaie de lui imposer. Elle refuse aussi, dans sa grande majorité, les nouvelles obligations militaires alors que les conflits avec l’étranger se multiplient (guerre italo-turque, guerre des Balkans).

En une première vague, de jeunes juifs émigrent vers l’Egypte, la France, l’Amérique du Sud. La première guerre mondiale appauvrit Smyrne, le commerce avec les Grecs impliqués dans une guerre contre les Turcs régressant totalement, la famine touche une grande partie de la population. De 1919 à 1920, Smyrne passe sous administration grecque, et la période voit naître de nombreux incidents anti-ottomans, anti-arméniens, anti-juifs, d’où un nouveau courant d’émigration. Cette période est aussi l’âge d’or du sionisme avec ses partisans et ses détracteurs; elle se termine par le débarquement de l’armée turque à Smyrne en 1922 : année funeste de tueries, viols, incendies qui ravagent la ville, aboutissement d’un siècle de guerre greco-turque. A compter de 1923, ne subsistent plus à Smyrne que les communautés musulmane et juive2.
Proclamée par Mustapha Kemal, la République Turque devient un état nation turc laïque. Les Juifs y perdent leur autonomie, leurs écoles : ils devront s’intégrer à la nation turque, s’adapter à la langue ou émigrer. De 1923 à 1939, d’espoir en désespoir, la grande majorité des Juifs de Smyrne-Izmir n’ont pas su s’adapter à la turquisation.

Grâce à une extraordinaire bibliographie faite à la fois d’ouvrages (romans, essais, études), d’articles de la presse juive, de la correspondance des enseignants des écoles de l’Alliance, de rapports officiels, mais aussi de témoignages oraux et même de chansons, l’auteur reconstitue le puzzle de la vie de nos ancêtres à Smyrne durant cette période. Chacun des éléments en est analysé avec minutie et impartialité à la fois. Les quelques redites qui en découlent ne font que mieux comprendre le fonctionnement de cette société avec ses lois, ses traditions et son évolution en fonction de la situation économique, de la constitution même de l’Empire ottoman et des relations avec les autres communautés. On suit la progression de l’influence européenne et par dessus tout française, dispensée dans les écoles privées françaises et italiennes et celles de l’Alliance. Cette culture française, synonyme de modernisme et de progrès3 si attrayants pour une grande frange de la communauté, fut instigatrice de bien des choix de vie quotidienne et de tournants décisifs de bien des destins.

Un chapitre entier est consacré à La Boz del Puevlo l’un des journaux juifs paraissant à Smyrne avant la Première Guerre mondiale. L’analyse de cette collection, y compris les publicités commerciales y figurant, nous fait entrer de plain-pied dans les détails de la vie quotidienne, dans les courants de pensée et leur ambiguïté.
Cet ouvrage dense, largement documenté, peut aussi se lire comme un roman : il nous apprend beaucoup sur l’histoire des nôtres, l’éclairant des réalités politiques et économiques, souvent noyées dans les zones d’ombre de la mémoire mythique transmise. Mais outre la connaissance historique, ce livre est source de bien des émotions, car chacun de nous, descendant de juifs de Smyrne, peut y retrouver les traces de son propre passé familial, et aussi la clé des énigmes du parcours des ancêtres (surtout lorsque tous les témoins de ce passé ont disparu).

L’émotion est grande lorsqu’en lisant, la clarté se fait : le nono Yomtov n’était pas consul comme on le croyait dans la famille, mais drogman de consul; sa famille, sous protection italienne, a conservé un pied dans l’Empire ottoman, la tête tournée vers l’Europe. Soucieux de progrès, il a laissé sa fille Sarota prendre le prénom de Louise; pourtant sa femme, nona Lucie, exclue de ce modernisme et des conversations familiales en français ou en italien, a transmis la langue judéo-espagnole laquelle, à l’âge d’or, avait supplanté les autres langues de la communauté et qui, aujourd’hui, habite encore la mémoire de ses descendants - parfois à leur insu - tout comme elle leur a transmis la douceur du parfum des borekas qui cuisent au four.

L’émotion est grande encore lorsqu’une phrase enfouie dans la mémoire surgit, éclairée par la lecture : il peut s’agir de l’œuf dur rougi du repas de Pesah, qui avait fait dire aux voisins de tante Sophie que les juifs pratiquaient le sacrifice humain... L’ambiguïté des relations avec les voisins grecs souvent amis et ponctuellement antisémites est longuement analysée dans un chapitre. 

Il peut s’agir de : “On ne refuse pas la nationalité française”, phrase que le fils de nono Yomtov dit à sa fille à sa majorité et qui illustre combien les fils de Smyrne ont été élevés dans le respect de la France, terre de la Déclaration des Droits de l’Homme, de liberté et d’égalité pour tous.

D’autres retrouveront le chemin de la turquisation de leur famille.

Cet ouvrage nous aide à comprendre qui nous sommes, faits d’individualités et de ricochets du passé.

L’auteur termine son travail sur des questions dont chacune pourrait faire l’objet d’une nouvelle thèse : “Qu’est-ce qu’une nation ?” “Est-on juif de race, de religion, de culture ?”

Il conclut aussi que cette aventure est “un rendez-vous manqué entre Juifs et Turcs”.

Ce livre, lui, est un rendez-vous réussi, une chance pour le lecteur qui, sans nul doute, le consultera souvent et longtemps pour chercher des réponses aux nombreuses questions qu’il suscite.

Françoise Apiou-Pardo





VOYAGE SUR LES SITES JUIFS  DU PORTUGAL,  POUR LES AMIS  DE LA LETTRE SEPHARADE

Certains des trente participants au voyage  en Espagne juive du Nord effectué  en septembre 1997 nous ont demandé  d’envisager un périple au Portugal cette fois, dans le même esprit de recherche des traces  de vie juive, fort nombreuses dans ce pays.
Nous sommes en mesure en effet d’organiser  un tel voyage qui pourrait durer cinq jours,  centré sur Lisbonne et comportant une visite  à Coïmbra, où la célèbre université a formé nombre des élites du judaïsme des Pays-Bas  au XVIème siècle, et dont la bibliothèque  et les archives sont toujours importantes,  à Tomar, dans l’ancien quartier juif  et la synagogue désaffectée,  à Cascais de Estoril.
Une version un peu plus longue, de sept jours celle-là, permettrait, en plus, une visite  à Porto - où existe présentement  une communauté bien vivante - et à Belmonte.
Faites-vous seulement connaître pour l’instant, sans aucun engagement ferme, car un tel  voyage suppose un nombre de participants.
Le départ pourrait s’effectuer de Paris, Lyon, Genève, Bruxelles, peut être Nice et Marseille.
La Rédaction 



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