Les Camondo, ou l’éclipse d’une fortune* de Nora Seni & Sophie le Tarnec & Le dernier des Camondo** de Pierre Assouline

*  Arles, Actes Sud 1997 320 pages, bibliographie, index.
**  Paris Gallimard 1997  290 pages, bibliographie.


Les hasards de l’édition nous livrent en même temps deux ouvrages qui rappellent le destin tragique d’une opulente famille éteinte maintenant depuis plus de cinquante ans.

Cette fin abrupte semble avoir fasciné les auteurs de l’un et l’autre ouvrage; c’est ainsi que le premier parle de “l’éclipse d’une fortune” et le second a choisi tout simplement un titre peut-être emprunté à Fenimore Cooper.

Cependant, la fin tragique de cette famille victime des deux guerres ne débouche pas sur un total néant. Le promeneur qui, dans Paris, traverse le parc Monceau, ne peut manquer de rencontrer un vaste hôtel particulier transformé en musée. Celui-ci porte le nom de Nissim de Camondo, héros de la guerre 14/18; il maintient intacte la splendeur familiale, bien inutile - c’est ici qu’il faudrait citer le livre de Job.

Mais tous ces tableaux de maîtres, ce mobilier prodigieux, exercent sur les visiteurs une vraie fascination. Celle-ci s’est transmise aux auteurs des deux ouvrages qui n’ont pu s’empêcher d’y faire longuement référence, au risque de lasser le lecteur lorsque celui-ci n’est pas familier de la Revue du Musée du Louvre.

L’essai de Nora Seni et Sophie le Tarnec laisse l’impression d’un ouvrage tronqué, disparate, dont on peut supposer qu’une partie n’a pas pu être éditée. Les deux auteurs ont eu accès aux archives de la famille.

Mais alors, pourquoi ce mélange des genres, pourquoi un ouvrage qui aurait apporté une bonne documentation sur le sujet demande-t-il une attention presque pénible au lecteur ? Ce livre, les auteurs l’ont voulu plaisant; elles n’ont sans doute pas médité le conseil de Pascal “La véritable éloquence se moque de l’éloquence”. Négligeons les incertitudes du vocabulaire “moderne” aujourd’hui, lequel risque d’être obscur demain1.
Malgré tout, les extraits d’archives constituent la partie la plus intéressante de l’ouvrage et nous aident à prendre une vraie connaissance des membres de la famille. Les Camondo voyaient clair, ils avaient saisi le sens de l’évolution de ce monde un peu figé, celui de l’Empire ottoman. Les auteurs mettent l’accent, avec justesse, sur le rôle de détonateur opéré par la guerre de Crimée, et du reste la puissance économique de l’empire Camondo est à son zénith en 1853. Quinze ans plus tard, alors que l’ouverture du canal de Suez déplace les courants économiques, les Camondo misent sur l’Europe et s’éloignent de l’Orient.

Inlassables bienfaiteurs soucieux de leur coreligionnaires, ils ont fortement contribué à la création de l’Alliance Israélite Universelle. Et, modernes et réalistes, ils se sont déclarés en faveur - en sus du français et de l’hébreu bien entendu - de l’enseignement dans les écoles de l’Alliance de la langue locale, le turc en l’occurrence.

Un coup d’œil sur l’arbre généalogique en fin de volume permet de constater que la famille de Camondo n’a jamais été très nombreuse. Est-ce la conséquence de ce nombre réduit ? Est-ce l’exercice d’une vertu que nous aimons attribuer à nos familles juives ? Les correspondances familiales montrent combien les relations étaient affectueuses et étroites entre frères et cousins, et de quelles touchantes attentions on entourait l’ancêtre.

1869/1889 : les deux frères, Abraham et Nissim prennent du recul, s’installent à Paris. C’est à cette période que pourrait convenir la qualification “d’éclipse”, faute d’un représentant énergique à Constantinople. Les frères morts la même année (1889) laissent à leurs fils une fortune dont le volume se maintient jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale; c’est au cours de cette dernière période de l’histoire familiale que se sont constituées les collections de tableaux et de meubles rares.
L’intérêt du lecteur se ranime en lisant le récit détaillé de la mort en 1917 de Nissim, héros à vingt-cinq ans. Ce tragique chapitre contraste avec les précédents, surchargés de références artistiques et mondaines.

C’est précisément ce que nous offre Pierre Assouline, et son livre plaira autant aux amateurs d’art et de mobilier, aux nostalgiques du “grand monde” tel que Proust le décrit, qu’aux lecteurs de la “Lettre Sépharade” qui cherchent à mieux comprendre le passé de cette Méditerranée orientale où leurs ancêtres ont vécu. 

Les critiques formulées à l’égard de l’ouvrage précédent restent valables envers “Le dernier des Camondo”, jusqu’à l’imprécision d’un style par trop familier et “moderne”.

Et pourtant, si les citations et les pièces d’archives manquent à ce dernier ouvrage, une lecture attentive révèle que l’information y est complète et sûre et qu’on peut faire confiance à l’auteur. Il a placé là quelques digressions historiques à propos de l’Affaire Dreyfus ou de Théodore Herzl qui seront utiles à tout lecteur peu familier à la succession de ces événements de l’histoire juive.

Il a le mérite important à nos yeux sépharades de bien situer les origines de la famille Camondo. Indubitablement elle provenait de la Péninsule ibérique. Mais le nom de Camondo évoque plus précisément les territoires de la République de Venise. En famille, ils parlaient l’italien plutôt que l’espagnol. Bien au delà des citations, c’est l’âme des différents membres de la famille qui nous est restituée en une analyse pénétrante, qui a su saisir les éléments complexes de la personnalité de ces mangeurs de boutargue où se mêlait la tradition de nos pères, le raffinement de la vie et de la pensée de ceux qui se voulaient peut-être plus parisiens que les Parisiens. Une famille dont les derniers descendants, l’un mort au Champ d’Honneur et, vingt-cinq ans après, les trois autres déportés et exterminés, ont été déclarés “Morts pour la France”.

Georges Jessula
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