Les Sépharades à Hambourg - Histoire d’une Minorité de Michaël Studemund-Halévy

Il s’agit d’un collectif  dirigé par Michaël Studemund-Halévy
Deuxième Partie  contributions en allemand, anglais, portugais, espagnol
Hambourg.  Buske éditeur1997. 437 pages.


Le présent collectif composé de dix études sur la communauté sépharade de Hambourg, apporte en complément au travail de Michael Halévy intitulé “Les Sépharades oubliés d’Allemagne” paru dans la Lettre Sépharade n° 23, les éléments nécessaires à l’approfondissement de notre connaissance sur cette communauté que l’auteur de l’article considérait comme l’une des “plus anciennes et des plus prestigieuses de la diaspora marrane”. 
Michaël Halévy qui soulignait dans cet article l’importance du cimetière portugais de la Königstrasse, dans le faubourg d’Altona, dont le classement assurerait la préservation, reprend le même thème dans ce collectif, par le biais de son intérêt pour la famille Cassuto dans une étude intitulée “Alfonso Cassuto et le cimetière portugais de la Königstrasse”1 . Dans la même optique, les travaux de Rochelle Weinstein2 (New York) et de Marian et Ramon F. Sarraga3 (Warren) sur ce cimetière, nous convainquent assurément qu’il s’agit là d’un lieu de mémoire dont la disparition serait une perte irréparable non seulement pour l’histoire juive mais également, si nous en croyons les nombreuses illustrations qui accompagnent la longue étude de R. Weinstein, pour l’art funéraire. En effet, comme le souligne l’auteur, en opposition à la majorité des cimetières sépharades dans lesquels l’austérité est de rigueur, le cimetière d’Altona présente une richesse sculpturale qui s’impose comme étant l’œuvre d’artistes professionnels. Il suffit de détailler ne serait-ce que deux de ces chefs-d’œuvre baroques, parmi de nombreux autres qu’il serait trop long de dénombrer ici dans toute leur diversité, comme la pierre tombale prismatique d’Abraham Aron Sarfaty (1702 - figurant le sacrifice d’Abraham) et celle d’Abraham Cohen Lobatto (1702 - dont la forme et le thème sont proches mais qui est supportée par deux paires de chérubins), pour comprendre le caractère exceptionnel de ce lieu. Comme le souligne R. Weinstein, ce cimetière, dont nombre de monuments ont malheureusement subi les détériorations du temps et des hommes, est un trésor qui doit être sauvé non seulement par une restauration et une protection adéquates mais aussi par l’établissement d’une documentation - textes, plans et photographies - exhaustive. Le travail de Marian et Ramon F. Sarraga entre également dans le cadre de ce vaste projet : ces derniers, dans leur article complémentaire de celui de R. Weinstein, tentent de reconstituer certains épisodes de l’histoire des Sépharades d’Hambourg au travers des épitaphes encore lisibles qu’ils ont pu déchiffrer.
Ils ont orienté leur recherche sur le contenu littéraire de ces inscriptions, la plupart en hébreu, afin de souligner comment elles reflètent l’évolution culturelle interne de la communauté sépharade : pour cela ils se sont appuyés sur un certain nombre d’inscriptions funéraires atypiques parce que ne se limitant pas, à la différence de la grande majorité des épitaphes, aux dates de naissance et de décès et à quelques paroles d’éloge sur le défunt. Ils ont voulu ainsi fournir au lecteur, en quelque sorte, une série de visions historiques, documentées à la fois par ces données funéraires mais aussi par celles de travaux plus traditionnels qui les corroborent. Leur étude est scindée en cinq périodes, de 1611 à 1869 - la période de “dissolution” - dans le cadre desquelles nous sont présentés un certain nombre de membres de la communauté d’Hambourg, qui n’appartenaient pas forcément à la classe dirigeante.
C’est avec la même intention que Günter Böhm4 (Santiago du Chili), a suivi les pérégrinations complexes, mouvementées et souvent tragiques en raison de l’implacable activité de l’Inquisition, d’une famille espagnole, les Abinun, qui en passant au Portugal au XVème siècle ajoutèrent à leur nom hébraïque le toponyme portugais “De Lima”. Nous sommes en droit de nous demander s’il est des De Lima qui échappèrent aux persécutions du Saint-Office durant leurs déplacements entre le Portugal, l’Espagne et même les territoires espagnols d’outre-mer. Le fait est qu’une partie importante de cette famille se réfugia à la fin du XVIème siècle en Allemagne, au Danemark et en Hollande. C’est ainsi que nous retrouvons un De Lima à Hambourg dès 1608. Progressivement d’autres membres de la famille le rejoignirent pour former un important noyau au sein de la communauté sépharade hambourgeoise, avec en 1663, une sorte de sécession originale des De Lima suite à un incident survenu dans la synagogue principale : se considérant comme offensés, les De Lima et nombre de leurs amis décidèrent de se réunir dans une demeure privée jusqu’à ce que leurs conditions fussent acceptées et qu’ils réintègrent la communauté. Cette petite anecdote montre surtout l’existence de rivalités entre les familles importantes - ici les De Lima et les Curiel - et l’attachement de chaque clan à ses prérogatives. Mais G. Böhm suit également les déplacements d’autres membres de cette importante famille à Londres, à Curaçao et surtout s’attarde sur la biographie de Manuel De Lima qui fut le fondateur de la loge maçonnique chilienne.

La généalogie sépharade n’est pas le but unique de ce collectif : deux articles abordent la production littéraire hambourgeoise, celui de Harm den Boer5 (en collaboration avec Monserrat Gómez García, Université d’Amsterdam) sur la traduction des psaumes de David en portugais et celui de Kenneth Brown6 (Millikin University, USA) qui présente un recueil poétique, un cancionero, compilé par Jeosuah Habilho (1764). Grâce à K. Brown qui déplore cependant de ne pouvoir fournir une biographie détaillée de l’auteur, nous sommes en possession de l’ensemble de ce recueil poétique formé de pièces en espagnol et en portugais dont certaines sont de la main même de cet Habilho dont le nom à racine latine désignait des individus de grande culture. Quant aux psaumes de David, il s’agit d’une traduction de 1626 par David Benatar Melo, “nouveau chrétien portugais”, innocenté devant le Tribunal inquisitorial (!) et qui après cela s’exila pour vivre son judaïsme en toute quiétude. C’est à Hambourg qu’il fit publier ses Psaumes de David en langue espagnole, rimés, et sur la composition de certains desquels sa rude expérience devant l’Inquisition, dont il sortit vainqueur, a laissé sa marque.
Le portugais, langue chère à certains marranes émigrés, subit une évolution qui constitue le thème de l’article de Benjamin N. Teensma7 (Leiden). Au travers de quelques textes qui nous montrent les déviations progressives que subit l’orthographe, l’influence des autres langues romanes (ex. : italien, français) sur le vocabulaire originel et l’intrusion des mots hébraïques dans ce portugais hambourgeois, l’auteur analyse cette progressive modification, ce qu’il appelle le déclin du portugais employé par les Sépharades durant les XVIIème et XVIIIème siècles. Il s’agit d’une étude linguistique poussée dans laquelle sont également soulignés des phénomènes intéressants d’interférences syntaxiques avec l’allemand et le néerlandais. 
C’est par un hommage à un grand Hambourgeois, David Shaltiel (1903 - 1969)8, soldat et diplomate d’Israël, que se conclut cet ouvrage qui fait suite à une première publication de 1994 montrant la fermentation culturelle, intellectuelle et artistique que connut durant trois siècles cette communauté sépharade issue de marranes fuyant l’intolérance de l’Espagne et du Portugal catholiques, et qui se développa, parallèlement à une communauté achkénaze elle-même installée à Wandsbeck, Altona et Hambourg depuis les premières années du XVIIème siècle.

Bernard Pierron
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