David Franco Mendes, a hebrew poet de Joseph Melkman

Un livre inattendu à la Bibliothèque Universitaire d’Aix-en-Provence

En anglais.
Amsterdam & Jérusalem, Massadah, 1951, 170 pages.

C’est un ouvrage pas très ancien, mais certainement assez rare que j’ai eu le plaisir de trouver à la Bibliothèque universitaire d’Aix-en-Provence. Il s’agit d’une thèse de doctorat soutenue à Amsterdam il y a maintenant plus d’une quarantaine d’années, sur le poète d’origine marrane, David Franco Mendes (1713-1792), un des précurseurs de la Haskala - le mouvement juif des Lumières - et de la renaissance de la langue hébraïque. 

Comme le poète dont il traite, Joseph Melkman est né à Amsterdam où il a pu consulter la plupart des œuvres manuscrites et imprimées de ce maskil1 du XVIIIe siècle, principalement à la bibliothèque Ets Hayim et à la Livraria Montezimos. 

Construite en neuf chapitres, sa thèse évoque dans le premier “La Ville”- Amsterdam - dans laquelle David Franco Mendes fut éduqué, et s’ouvre par une note du poète sur ses origines :

“Lorsque j’examinais de vieux documents, je trouvais la première mention de certaines familles de notre congrégation actuelle en 1492 dans les écrits de Asaf, l’historien Barrios qui disait : beaucoup de familles n’ont pas changé leurs noms, bien qu’elles soient passées sous l’eau et le feu en Espagne, et Rabbi Isaac Aboab quitta la Castille pour le Portugal ainsi que les chefs des familles Aboab, Curiel, Franco Mendes et Palacios, et il plaida leurs cas devant le trône de Don Immanuel.”2 

Dans un deuxième chapitre, J. Melkman s’interroge sur l’influence de Moïse Haïm Luzzatto (1707-1746) sur David Franco Mendes. Essentiel-lement connu comme philosophe et cabaliste3 et comme auteur du livre de morale “Le Sentier de rectitude”4, M. H. Luzzatto fut aussi un poète et un auteur dramatique dont les deux pièces Maasse Chimchon “L’histoire de Samson” (1724) et Migdal Oz “La tour de la Puissance”(1727) furent pratiquement les premières du genre écrites en hébreu. 

Les quatre chapitres suivants, avant l’épilogue, sont consacrés aux différents aspects de l’œuvre de David Franco Mendes. 

Le premier aspect est celui du poète qui faisait partie du groupe des Amadores das musas dont les cinq membres - Yahakov Abeniacar, David Ximenes Pereira, Jacob Vita Israel, Sem. Baruch, et notre poète - se réunissaient le samedi soir à Amsterdam dans la pharmacie d’Abeniacar.
Il envoyait aussi certaines de ses compositions et traductions au mensuel HaMeassef, la première revue en langue hébraïque fondée en Allemagne. Comme les poètes de son temps, il ne produisait pratiquement que des œuvres circonstancielles, pour honorer des rabbins et des lettrés, pour des naissances, des mariages, etc. On notera que, s’il composait principalement en hébreu, il le fit aussi en espagnol et plus rarement en français, notamment dans un poème rédigé à l’occasion du double mariage de Isaac et Joseph Jessurun avec Esther et Abigail Rodriguez, le 1er juillet 1750, conservé dans la collection privée de H. Gans (note 3, p.134). 

Le second aspect évoqué et auquel il doit sa renommée est celui de dramaturge que Melkman étudie dans les chapitres six et sept à travers ses deux pièces les plus importantes : Gemul Atalia et Ahavat Olam. 

Sa tragédie biblique Gemul Atalia : “Le châtiment d’Athalie”, qu’il compléta en 1766, fut publiée quelques années plus tard et suscita l’admiration du rabbin vénitien Simha Calimani et de Naftali Wessely, le collaborateur de Moïse Mendelssohn. Inspirée de l’Athalie de Racine et de Gioas re di Giuda de l’italien Metastase, la pièce de David Franco Mendes s’en écarte néanmoins suffisamment pour aboutir à une création originale et morale dans laquelle l’héroïne est finalement punie, ainsi que l’indique le titre de la pièce.

La seconde composition théâtrale, Ahavat Olam, qui traduit le latin Semper amor : “Amour toujours” est, comme les pièces de M. H. Luzzatto4, une pastorale en vers, genre fort apprécié à l’époque après le succès du Pastor Fido de l’italien Battista Guarini (qui avait été traduit en espagnol en 1694 par la poétesse juive Isabelle Correa). David Franco Mendes avait écrit Ahavat Olam en 1789, à l’occasion du mariage de Rivka Cohen et de Levi Oppenheim, et dans le prologue de son manuscrit il souligne qu’il avait choisi d’y traiter le thème de l’amour parce que c’était “le principe fondamental du monde depuis sa création”. L’amour avait été un des thèmes préférés des grands poètes hébraïques de l’Âge d’Or espagnol, mais il n’avait encore semble-t-il jamais fait l’objet d’une pièce de théâtre en hébreu dans laquelle un personnage féminin prend la défense de son sexe. Dans la pièce de Franco Mendes, qui décrit les amours de Yaïr et de Pitdah, Ahavat - l’allégorie de l’Amour - développe devant Yaïr un long argumentaire sur le thème de la femme en tant que bonne ou mauvaise créature. à cette question qui n’était pas nouvelle et qui, ainsi que le rappelle Melkman, avait déjà été traitée dans la littérature hébraïque, notamment par Gedalyah ibn Yahia (1522-1588) et par Jacob Frances (1615-1677), 
David Franco Mendes répond, par la bouche d’Ahavat, que la femme est indispensable à l’homme depuis la création d’Eve. 

“Lorsqu’Adam vit ses traits
Son cœur s’émut
Il lui dit : viens à moi en paix
Sans toi, il n’y a ni âge ni vie pour un     homme
Si tu veux être une fille pour moi et si tu veux être mon appui
Jamais je ne me séparerai de toi jusqu’à la mort.5

Dans cette controverse, les arguments de David Franco Mendes restent traditionnels. Comme ses prédécesseurs, il cite notamment le verset de la Genèse 2, 18 sur la femme créée à l’image de Dieu (Tselem) et les jugements contradictoires de Salomon : ses louanges à la Femme Vaillante (Proverbes 18, 22) et sa condamnation : “Ce que j’ai trouvé de plus amer que la mort, c’est la femme...” (L’Ecclésiaste 7, 26). Mais sa propre position en faveur d’une égalité absolue entre l’homme et la femme est claire, et en cela David Franco Mendes, qui, rappelons-le, écrivit Ahavat Olam l’année même de la Révolution française, apparaît bien comme un homme des Lumières. 

Le septième chapitre traite plus particulièrement des techniques de David Franco Mendes, à travers “Le Mètre et le Rythme”, tandis que le huitième s’attarde sur ses lettres et sur ses publications en hébreu. Dans un court épilogue, Melkman ajoute à ce portrait les compétences halakhiques du poète qui siégeait au tribunal rabbinique d’Amsterdam dont il était le seul membre non rabbin professionnel. 

Des notes claires et abondantes (pp. 121-160) complètent cette recherche relativement courte et d’un style agréable (ce qui est extrêmement rare pour une thèse !). Elles sont suivies d’une bibliographie des œuvres, publiées et non publiées, de David Franco Mendes, d’une courte bibliographie générale et d’un index des noms de personnes.

D’autres exemplaires de cette thèse doivent probablement être conservés dans différentes bibliothèques privées ou publiques. Pour la consulter ou l’emprunter comme je l’ai fait, il faut être inscrit à la Bibliothèque universitaire de la Faculté de Lettres d’Aix-en-Provence.

Michèle Bitton
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