Studies on turkish-Jewish history The Quincentenial Papers

(en anglais) 1996 Sepher-Hermon Press 1265 46th str. Brooklyn, NY 11219. USA
Actes de deux colloques tenus à New-York : 2 Juin 1991 et 19/20 mai 1992.

Etudes sur l’Histoire judéo-turque. Relations sociales et poltiques, littérature et linguisitique.

C’est un puzzle qui, peu à peu, chapitre après chapitre reconstitue l’image de la vie des Sépharades de l’Empire ottoman durant les cinq cents dernières années. Quelques pièces manquent bien sûr, d’inévitables redondances comme dans tout ouvrage collectif, mais dans l’ensemble quel plaisir de découvrir tant d’aspects de los muestros!

Le ton du livre est donné d’emblée : faire savoir aux Turcs que les membres de “l’Association Américaine des Juifs de Turquie” apprécient la protection accordée aux juifs durant des siècles - avec de très brèves parenthèses sur les périodes de relations négatives et sur les incidents.

Après un message protocolaire, le livre débute par un hommage à deux consuls turcs qui sauvèrent des juifs de l’extermination durant la Choah : Necdet Kent (qui sauva 80 juifs en montant avec eux, à Marseille, dans le wagon de la mort et refusant d’en descendre sans ses compatriotes : tout le wagon fut libéré) et Selahattim Ülkümen (qui, à Rhodes, protégea de la déportation les Sépharades qui avaient conservé la nationalité turque).

Walter Weiker, en deux interventions, évoque les profits mutuels et compare les relations entre Turcs et juifs et Turcs et chrétiens, tous considérés comme dhimmis, peuples du Livre bénéficiant de la protection musulmane pour leurs vies et biens, moyennant paiement d’une taxe particulière. Les Sépharades installés dans l’Empire ottoman jouissaient de la liberté de culte, de leurs us et coutumes et de leurs activités économiques. En contrepatrie, ils apportaient aux Ottomans leurs connaissances financières, industrielles, médicales, diplomatiques et intellectuelles en général. Les juifs étaient productifs, loyaux, connaissaient les limites de leur espace et ne les débordaient pas. Le système du millet sous lequel chaque communauté religieuse bénéficiait d’un large degré d’autonomie pour régler ses affaires internes (économiques, sociales, judiciaires et religieuses) était profitable aux Ottomans en ce qu’il leur évitait de s’impliquer dans l’administration des communautés minoritaires, desquelles ils collectaient ainsi les taxes de façon efficace.

Avec les réformes du Tanzimat au XIXème siècle, il était demandé aux bénéficiaires des capitulations de devenir de loyaux citoyens ottomans, la capitation1 était abrogée, mais en contrepartie le service militaire devenait obligatoire - avec la possibilité de rachat d’exemption. 

En 1926 les juifs déclarèrent leur confiance au gouvernement d’Ataturk pour l’organisation d’une Turquie laïque leur permettant toutefois de s’associer à des organisations juives internationales; mais ils furent obligés de naturaliser l’instruction scolaire (enseigner en turc) et de subir la Varlik Vergisi, taxe instaurée en 1942 pénalisant lourdement les minorités.

Sara Reguer retrace les relations entre Sépharades de Turquie et ceux d’Italie, spécialement des villes proches de l’Adriatique.

On pense toujours à l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492, mais ceux des possessions espagnoles en Italie subirent le même sort, en Sicile et en Sardaigne sous domination de la maison d’Aragon, et au Royaume de Naples lorsqu’il passa aux mains de l’Espagne en 1505. Les Sépharades qui purent atteindre les Etats du Pape, le Royaume de Venise, Ancône et Ferrare connurent différentes destinées.

Ferrare, sous la maison d’Este, fut un centre intellectuel sépharade durant 150 ans. Venise accueillit, puis expulsa en 1571, mesure qui fut rapportée sous la pression efficace de Solomon Achkenazi, médecin vénitien vivant à Istanbul, plus tard nommé ambassadeur à Venise. A Ancône, les juifs furent protégés jusqu’en 1555, date à laquelle Carafa fut élu pape. Des persécutions commencèrent, sous couvert de l’Inquisition. Vingt-quatre conversos furent condamnés et brûlés mais la famille Nasi et le sultan Suleiman en sauvèrent bien d’autres. Ancône ne se remit jamais du blocus de deux ans qui lui fut infligé à cette époque.
Albert de Vidas développe la thèse selon laquelle le sentiment d’identité nationale des Sépharades de Turquie, maintenu grâce au millet et à d’autres facteurs, s’est perdu au cours des douze années de guerre que traversa l’Empire ottoman, de 1911 à 1923 (il note en outre que les trois premières années furent lourdes de conséquences pour les juifs) : Salonique devenant grecque; Rhodes, italienne, une partie de la Thrace, bulgare, serbe ou grecque.

Il expose que le Haham Bashi (Grand Rabbin de l’Empire ottoman) dut faire face à deux problèmes difficiles durant cette période : l’éducation des enfants en langue française dans les écoles de l’Alliance, et la question du sionisme. Ses relations avec Hertzl étaient mauvaises du fait que les juifs en Palestine voulaient continer à bénéficier de la protection consulaire, des capitulations2, de l’exemption des taxes internes à la Communauté juive, sans adopter la nationalité ottomane, ce qui aurait été nécessaire pourtant du fait des demandes réitérées de Hertzl auprès du sultan Abdul Hamid II pour que la Palestine devienne une entité autonome. Dans l’esprit de Hertzl c’était le moyen d’une émigration massive d’achkénazes.

Lorsque durant la guerre de 1914-1918, l’Empire ottoman se joignit aux puissances de l’Axe, il fut question d’expulser les juifs étrangers vers la Russie, la France et la Grande-Bretagne. Après l’éloignement effectif de 12 000 juifs russes vers Alexandrie, le Haham Bashi obtint la naturalisation des juifs étrangers.

Dans un autre passionnant article, Albert de Vidas évoque la controverse de la langue parmi les Sépharades de l’Empire ottoman entre 1870 et 1920. Cette langue espagnole que les exilés avaient emportée avec eux, devint très vite le symbole de leur nationalité, véhicule nécessaire au progrès, rendant d’immenses services au commerce et à la diplomatie entre les deux Empires ottoman et espagnol en cours de développement.

Mais la décadence de la langue survint au cours des XVIIIème et XIXème siècles en raison d’abord de l’affaiblissement de ces Empires, et de l’émergence d’autres groupes de commerçants avisés, chrétiens, grecs, arméniens, et d’autres marchands européens basés hors de l’Empire ottoman. La poussée du français prôné par les milieux d’affaires, autorisée par l’enseignement francophone de l’Alliance, contribua à l’affaiblissement du judéo-espagnol qui redevint seulement le moyen de communication3 à l’intérieur de la communauté. Cette politique, plus que tout autre facteur, éroda le judéo-espagnol.

Georges E. Gruen commente, dans un article très détaillé, les relations de la République Turque avec l’Etat d’Israël. Initialement opposée à la création d’un Etat Juif qui augmenterait l’instabilité à travers l’ensemble du Moyen-Orient, la Turquie reconnait l’Etat d’Israël dès 1949, en raison du réalisme, et du pragmatisme de sa politique étrangère. Cette reconnaissance facilite aux Israéliens l’acquisition de produits alimentaires, défiant ainsi le boycott arabe. Après une crise en 1956, une coopération stratégique s’instaure dès 1958 (période d’instabilité en Irak, au Liban, en Jordanie). Mais la Turquie a toujours évité d’offenser les pays arabes et islamiques de la région avec lesquels elle partage une histoire culturelle et religieuse en plus des relations économiques. Ben Gourion s’est plaint en termes plaisants du secret dans ces relations, demandé par la partie turque : “Les Turcs nous ont toujours traités comme une maîtresse et non comme un partenaire dans un mariage ouvertement avoué.” Et la Turquie de répondre : “Un homme peut aimer sa maîtresse plus que sa femme et nous admirons Israël avec lequel nous partageons des intérêts communs. Mais les arabes musulmans sont notre famille et nous devons garder les apparences en public. De plus, le femme arabe apporte avec elle une large dot : le pétrole dont dépend la Turquie...” 

Gruen ajoute que la Turquie pourrait contribuer directement à la paix israélo-arabe dans des discussions aussi sensibles que le partage équitable des ressources en eau de plus en plus rare dans cette région, en offrant d’exporter le surplus d’eau des rivières turques.
Steven Bowman raconte sept siècles (du XIVème au XXème) d’histoire des Juifs de la mer Egée, primitivement romaniotes qui aidèrent soit à l’installation soit au transit de réfugiés achkénazes et sépharades, les assistant dans leur aliya vers Israël ou dans leurs besoins communautaires et personnels.

C. Max Kortepeter évoque ses notes personnelles sur le livre : “Salonique, la ville convoitée” de Jos. Nehama, relatant la position stratégique de Salonique, son développement grâce à l’apport des juifs d’Espagne après 1492, sa prospérité économique sous l’ère de Soliman le Magnifique et sa réputaion de centre d’érudition. Puis un peu de redondance avec la contribution de Walter F. Weiker : déclin aux XVIIème et XVIIIème siècles tandis que la puissance du sultan s’effiloche. Au XIXème siècle, les Sépharades revivent durant le Tanzimat : les Grecs, ayant acquis leur indépendance en 1830 avec l’aide des puissances européennes, ne conservent plus leur positions favorables en terre ottomane. Tandis que les entrepreneurs arméniens s’engagent dans les secteurs de la banque et de la gestion, les juifs regagnent lentement certaines de leurs positions dans le commerce local et international.

Eugène Cooperman évoque le soutien de la communauté juive de Salonique aux Jeunes Turcs en mettant bien en évidence que la communauté ne contrôlait pas ce parti mais qu’elle pensait que son action serait bénéfique au pays. Il analyse en particulier les chiffres de population par ethnie pour établir les rapports de force, nous rappelle les grandes figures du mouvement, qu’elles soient juives, dönmeh ou musulmanes, et l’importance des loges maçonniques dans les débats d’idées.

Robyn Loewenthal traite de la censure dans l’Empire ottoman - question peu étudiée - et de son influence sur les écrivains et journalistes, limitant les genres et styles de la littérature populaire. Instaurée dès 1839, rigoureuse à compter de 1878, pour protéger la moralité des sujets ottomans en limitant leurs contacts avec les idées et influences étrangères, cette censure fut levée dès le début de la révolution des Jeunes Turcs en juillet 1908. Il faut souligner que les livres étaient saisis dans les bureaux de poste et aux douanes, que le téléphone n’était pas autorisé à Istanbul et que les contacts entre Turcs et Occidentaux étaient interdits....

De son abolition résulta pour la littérature judéo-espagnole un important changement : l’émergence de journaux satiriques critiquant l’establishment juif, et d’autres soutenant les mouvements progressistes et le sionisme. 

David Fintz-Altabé décrit le parallélisme observable dans les nouvelles et pièces de théâtre écrites respectivement en turc et en judéo-espagnol au XIXème siècle, étant sujettes aux mêmes influences de l’Ouest.

Tracy K. Harris cite des éléments linguistiques de turc en judéo-espagnol : il existe plus de 2000 mots ou expressions turcs dans cette langue, surtout dans les domaines du commerce et de l’administration, de la vie quotidienne, et dont bon nombre nous sont si familiers4 : il faut bien des paras pour acheter des fostanas et des chalvars. On aime bien savourer des borekas, des dondurmas, du karpuz ou des portokales quand il fait chaud, et boire du tchay quand on reçoit un musafir ! On lui demande : ke haber ? et il nous fait une chaka : pishin avre el kuti, es kolay, avec une grimace de maymon, on lui répond : sus! 

Rachel Dalven évoque des souvenirs personnels romaniotes et des chants de sa mère.
L’ouvrage s’achève sur plusieurs poèmes contemporains, avec leur traduction anglaise et turque, de David Fintz Altabé, Tómas Ryan de Heredia, Rebeca Scherer et Rita Nahum.

C’est un peu d’espoir de lendemain pour notre langue...

Laurence Cohen 
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