Pouvoir et Inquisition en Espagne au XVIème siècle de Jaime Contreras

1997 Aubier/histoires, 309 pages, index.
Edition originale “Regidores, inquisidores i cripto-judios” 1992 Madrid, traduction française de Bernard Vincent.

"La stratégie retenue était essentiellement faite de silence et d’oubli” (page 270). D’aucuns y verraient une allusion à la chape de plomb, au drap d’un président hexagonal couvrant un passé dérangeant. D’autres crieraient aussitôt à l’anachronisme, cet Aventin de la pensée.

Qu’ils se rassurent, à la même page survient l’explication qui, elle, constitue l’histoire : le soulèvement des Morisques et les exigences fiscales de la monarchie réglaient désormais l’actualité.

Le récit se déroule en Espagne dans la seconde moitié du XVIème siècle. L’auteur, historien espagnol, l’achève sur une phrase assassine : “On avait découvert un ennemi utile à tous.” Mais il ne fait pas qu’évoquer pour nous les bégaiements de l’Histoire, il a construit une magistrale œuvre d’historien s’appuyant à chaque pas sur des archives citées en référence.

Au cœur du sujet, 175 crypto-juifs originaires de Lorca et de Murcie, condamnés à périr sur le bûcher de l’auto-da-fe pour avoir “judaïsé en secret”. Contreras avance que la thèse de l’hérésie opposant de manière inégale inquisiteurs et crypto-juifs est trop simpliste et trop proche du langage dominant à l’époque pour être acceptable. 
Il replace donc l’événement tragique dans le cadre d’une économie en bonne santé où l’ascension sociale est possible notamment grâce au commerce et à l’alimentation des villes. Cet enrichissement concerne aussi de nombreuses familes de conversos qui mettent en place des stratégies d’assimilation par le biais des charges municipales.

Le texte, conduit comme un roman policier, débute sur une histoire ordinaire d’adultère. La concurrence des élites, la lutte féodale des clans, l’esprit de vengeance vont produire un scénario singulier où l’hérésie et la “pureté de sang” serviront de prétexte au suborneur et à ses alliés pour éliminer des concurrents. Contreras, par un récit très serré, inscrit l’événement dans son contexte : une économie qui développe des techniques financières basées sur les solidarités, des bénéfices réinvestis dans la terre puis dans les charges municipales et une bourgeoisie nouvelle marquée par la “macule de l’impureté”... souvent réactivée par les débiteurs. La faiblesse du représentant du pouvoir royal, incapable de maintenir un ordre que rien ne semblait remettre en cause (tous les juifs de Lorca s’étaient convertis en 1492) et la violence extrême des procédures de l’Inquisition firent le reste.

Vers 1570, la monarchie fortement sollicitée restaura l’ordre politique traditionnel, oubliant ses velléités inquisitoriales. Les sambenitos, témoins de l’infamie, furent placés sur le mur de la cathédrale situé derrière le chœur. L’inquisiteur fut à son tour accusé et se défendit avec force, accusant les “hérétiques” de le prendre pour cible dans le but de récupérer leur bien.

L’Histoire se répète-t-elle ?

Jean Paul Mazoyer
Comments