Pour que le monde entier sache Thessalonique Auschwitz et retour 1926 1996 de Erika-Myriam Kounio Amariglio


Bulletin de la Fondation Auschwitz 65 rue des Tanneurs B1000 Bruxelles, fax: 32 25 12 58 84 N° spécial 55.

Le 5 mai 1945, lorsque les troupes soviétiques sont arrivées près de la grange où, avec quelques prisonniers de guerre français et d’autres rescapés d’Auschwitz, Erika Kounio se cachait, elle venait d’atteindre ses 19 ans. Elle avait passé plus de deux ans à Birkenau au “bureau de la section politique de la gestapo du camp des SS”. Elle y tenait le compte absurde des prisonniers : les entrées et les morts.

Sa mère aussi faisait partie de ce secrétariat de l’horreur. Premier hasard de toute une série qui leur ont valu de revenir : toute la famille parlait allemand. Et les SS avaient besoin d’interprètes pour s’expliquer avec ce peuple qui parlait une langue inconnue.

Ce peuple, c’étaient les juifs de Salonique en ce printemps de 1943. Mais aussi de Corfou, Rhodes, puis des Hongrois plus tard. Elle a enregistré bien des noms, Erika. Non pas de tous les déportés puisque ceux qui étaient mis à mort par gazage dès leur arrivée ne figuraient pas sur les listes. Ils n’étaient pas entrés dans le camp : entre le départ de leur pays et leur arrivée à Birkenau, ils avaient déjà perdu leur nom. Mais ceux qui entraient comme force de travail étaient fichés, numéro tatoué et noté, histoire personnelle consignée s’il s’agissait de résistants.... A l’autre bout de la chaîne macabre, Erika et ses collègues (Polonaises chrétiennes résistantes et Allemands résistants, autres juifs et juives) dressaient des listes de morts.
 Pendant ces années au camp, Erika et sa mère ont tout supporté, la terreur de cet univers absurde, les appels, la faim, la maladie (mastoïdite pour la maman, typhus pour les deux) mais aussi la frayeur (comme lorsqu’un SS a surpris Erika debout sur le banc des WC communs alors qu’elle tentait d’apercevoir son père par une lucarne...). Comme tous les autres prisonniers elles ont supporté le choc d’apprendre le sort des leurs, comme les amies de classe d’Erika dont les noms apparaissaient un jour sur la liste des sélectionnées pour la mort...

Douleur aussi d’apprendre l’arrivée et l’ané-antissement de son grand-père, bien caché chez des amis chrétiens à Salonique, ayant gardé entière confiance dans les Allemands et s’étant présenté à eux portant toutes ses décorations de capitaine de l’armée allemande, “pour qu’on l’envoie où était sa famille”...

Comme tous les rescapés, Erika n’a pas été entendue lorsqu’elle est revenue. Et c’est comme nombre d’entre eux que, bien plus tard, l’inquiétude l’a poussée à témoigner par écrit : “...j’entends de plus en plus de gens qui déforment ou nient la vérité de l’Holocauste”. Alors pour répondre à l’incompréhension indignée de l’aîné de ses petits-fils, elle écrit. En allemand. Amoureuse de sa ville natale, Thessalonique, elle y est restée après le retour mouvementé et les retrouvailles avec son père et son frère. Elle raconte sa vie “d’avant”, l’insouciance, la mer, son amour pour la belle maison familiale et ses amitiés adolescentes sans préventions religieuses. Elle raconte aussi la montée de la persécution antisémite dans sa ville sous l’égide d’Aloïs Brunner, qui sévit ensuite à Drancy, une fois Salonique vidée de ses Juifs.

Avec des mots familiers, elle témoigne de ses efforts partiellement infructueux pour oublier le camp, malgré son mariage, ses enfants...

Mireille Mazoyer-Saül 
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