Itinéraires exemplaires : Marguerite Journey of a sephardic woman - A memoir by Gloria Sananes Stein


Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, despoints de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous.

(en anglais)
Publié par :  Masthof Press
R.R. 1, Box 20,  Mill Road,  Morgantown, PA 19543 USA.

Née à New-York en 1934, Gloria Sananes Stein, en écrivant ce joli monument à la mémoire de sa mère, n'a pas échappé à la difficulté du genre : comment faire entrer l'histoire individuelle dans l'Histoire collective ? 

C'est la rigueur de sa documentation et la personnalité de Marguerite Saltiel Sananes qui font de ce livre un témoignage attachant, agréable à lire et plein d'enseignements.

Marguerite est née en 1900 à Salonique, alors sous domination ottomane. Après un rappel sur l'expulsion des Juifs d'Espagne et leur installation dans l'Empire ottoman, l'auteur nous fait revivre l'âge d'or de Salonique, la “Jérusalem des Balkans”où les Juifs étaient nombreux, puissants, éclairés et heureux. 

1912 : la ville passe sous contrôle grec et l'antisémitisme s'installe, tandis que l'Europe vit ses dernières années de paix. 

A partir des témoignages de sa mère, l'auteur nous fait partager la vie quotidienne à Salonique avant et pendant la Première Guerre Mondiale, une vie que nous connaissons grâce aux nombreux témoignages de judéo-espagnols : les hommes sont commerçants, les femmes règnent sur le cortijo, on honore le calendrier juif par des plats traditionnels et délicieux, l'Alliance Israélite Universelle bouscule le ladino, qui reste la langue des proverbes (toujours aussi savoureux, ils émaillent le livre) mais c'est de plus en plus en français qu'on lit et qu'on écrit.

Marguerite, élève douée et jeune fille impétueuse, collabore au journal salonicien “l'Indépendant”. Elle est amoureuse de son rédacteur en chef mais ne peut l'épouser car il doit d'abord doter ses sœurs : collision de deux époques.

C'est alors qu'intervient le drame majeur : l'incendie de 1917. En quelques jours, 73 000 personnes se retrouvent à la rue. Parmi eux, 52 000 Juifs. 
Il est certain que les Grecs ne firent guère d'efforts pour retenir cette population fragilisée et démunie. Les familles partent vers Istanbul, la France, l'Angle-terre... ou, comme les Saltiel, le nouveau monde.

C'est Marguerite, grâce à son travail au journal, qui organise le départ de sa famille (dont sa mère blessée dans l'incendie) vers l'Albanie puis les Etats Unis.

Quatre femmes et un homme, vingt jours sur un bateau rempli de malades vomissants, pour arriver à Ellis Island et craindre alors le pire : le renvoi pur et simple dans le pays d'origine pour raison de santé. 

La famille traverse l'épreuve victorieusement. Une tante est là, qui les attend. On est en 1919, Marguerite n'a pas vingt ans et une nouvelle vie commence.

Une longue vie, puisqu'elle meurt à plus de 90ans. Mariée sans amour (esto como es el casamiento) à un homme d'origine marocaine, elle aura quatre filles, dont Gloria, l'auteur et la benjamine. C'est une famille de femmes : la sœur et la mère de Marguerite resteront toujours à proximité, et même pendant de longues années, dans la même maison de Brooklyn. Le père est sérieux et travailleur, veille sur les siens (les “siennes”!) mais reste distant, peu accessible. Après des débuts prometteurs, la crise de 1929 contraint les Sananes à repartir à zéro. C'est le lot de beaucoup d'Américains moyens. 

Les années passent, les filles vont au cinéma, font des études (deux iront à l'université), il y a un peu de zizanie entre toutes ces femmes et ces générations mêlées — quien chaban cuerdras para pelear— on profite du rêve américain mais en restant entre soi.

En résumé, une vie très sépharade et une façon très américaine de la raconter... 

Marguerite et sa mère deviennent bientôt des sortes de “conseillères” des affaires familiales: “Tienes que hablar mi amor o un gusano te va crecer en el cuerpo”. Freud n'aurait pas dit mieux. 

Traditionnellement, c'étaient les rabbins qui recollaient les ménages, tançaient les enfants et redonnaient de l'espoir aux malheureux. Mais on est à New York, où les femmes ont conquis pouvoir et respect, certaines d'entre elles du moins. 

J'imagine Marguerite devant une tasse de café turc, conseillant en judéo-espagnol à une mère de famille nombreuse de recourir à la contraception. On mange quelques roskas et on se moque des snobs d'en face, des Achkénazes bien sûr, qui ne parviennent pas à croire qu'on peut être juif et ne pas parler yiddich...

Un passage m'a émue, celui de la rencontre entre l'auteur, âgée de 10 ans, et les Anderson, une famille de “vrais” américains, grands et blonds, originaires du Dakota du Nord. Les parents se donnent la main en public, le père participe aux travaux ménagers : incroyable ! Ils ne resteront pas longtemps, car ils surmonteront la crise qui les a privés de leur ferme et repartiront chez eux, mais grâce à eux et à leur gentillesse, Gloria aura pour la première fois échappé à l'étouffoir chaleureux des familles sépharades.

C'est précisément ce mélange qui rend ce livre touchant. Le poids des traditions (mariages endogamiques, proverbes, “ossature” morale véhiculée par cette femme remarquable, valeur attachée au travail et à la réussite scolaires) et l'Amérique naïve  - à mes yeux de Française - que l'auteur nous révèle sans aucune distance, sans deuxième degré, toute à sa “positivité” exubérante et généreuse...

Quel livre aurait-elle écrit si au lieu de naître à Brooklyn en 1934, elle était née Place Voltaire à Paris ? Et quelle aurait été son enfance ? Il faut remarquer à cet égard le silence quasi-total fait sur la guerre de 401, la déportation des Juifs de Salonique n'étant mentionnée que dans la partie historique du début. C'est loin, l'Amérique !

Brigitte Peskine
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