Djako


 Jacques Angel
raconte, Mireille Mazoyer-Saül écoute

Il vient juste d’avoir dix-neuf ans, Jacques Angel, ce mercredi matin lorsque son père le réveille : Djako, no tyenes miedo, despierta y levantate !

Eh oui, ils sont judéo-espagnols, et ce 20 août 1941, c’est la police parisienne qui vient les arrêter. Ils doivent laisser la mère et les trois autres enfants au domicile familial, 48 rue Basfroi, dans le onzième.

Djako et son père, avec près de 5000 hommes juifs âgés de 16 à 80 ans sont emmenés en autobus à Drancy, cité de la Muette. Là ils découvrent “un très grand bâtiment tout blanc... en forme de U gigantesque, mais vide.”

Cinquante-six années plus tard, lors d’une soirée organisée par l’Association “Les Enfants cachés”1 précisément à la Mairie du XIème, Djako raconte : étonnement, incertitude, désillusion, désespoir, il éprouvera ces sentiments et aussi rage et impuissance. Il passera 77 jours à Drancy, ballotté par les rumeurs, rongé d’inquiétude, sujet comme tous à la faim, la honte, soumis à la violence, à l’antisémitisme des gendarmes français.

Il fut libéré pour “cachexie”, terme à consonance scientifique destiné à éviter de reconnaître son état de misère physiologique.

Au prix de la peur, bravant les interdits de Vichy, Djako devra aller jusqu’à Compiègne en train pour faire libérer son père protégé par sa nationalité uruguayenne2. Le reste de la guerre verra ses parents arrêtés et internés à Vittel. Verra aussi Djako assurer subsistance et entretien aux trois petits de 10, 8 et 6 ans, aidé dans sa tâche,  lui le grand frère de vingt ans, par une tante, des amis, des voisins, la boulangère. Jusqu’à ce qu’il soit autorisé à amener les petits à Vittel.
Une fois paradoxalement rassuré sur le sort des siens...prisonniers, Djako passera le reste des années de persécution en survivant seul dans le petit appartement familial, gagnant sa vie comme manutentionnaire chez un important grossiste en articles de Paris.

Avant de clore sur la Libération et la réunion de toute la famille, Djako raconte avec nostalgie la vie de son quartier Basfroi, Sedaine, Roquette, Popincourt, “Le Bosphore à la Roquette” selon le beau titre du livre d’Annie Benveniste3. La vie “d’avant” : le café Roger, lieu de retrouvailles des machos joueurs de cartes, des turfistes enragés... Il raconte les marchands des quatre saisons, les épiceries orientales avec les olives, le kachkaval, les loukoums... les histoires fameuses mille fois entendues, mille fois demandées, mille fois racontées lors des réunions joyeuses du samedi après-midi ou du dimanche.

Hélas, le temps des juifs entre 40 et 45 fut un temps de peur et Djako raconte : “Il ne se passe pas une journée sans que l’on apprenne l’arrestation de familles connues ou amies. Les rangs de notre petite communauté s’éclaircissent de plus en plus.” Jusqu’à sa grand-mère chérie, sa Nona que personne n’était venue chercher (parce qu’Uruguayenne ?) mais qui a exigé de partir avec la famille de sa propre fille. Pas un n’est revenu. Djako a ainsi vécu dans l’angoisse d’une arrestation, d’une rafle, d’un contrôle d’identité, d’une rencontre fatale, dans une solitude de plus en plus totale.

Il ne se plaint pas, Jacques Angel, il a conscience de sa chance, même si elle est relative. Il a une telle élégance de cœur qu’il remercie tous ceux qui, à leur place et avec leurs moyens, l’ont aidé : à Drancy un compagnon qui, avec une fraction de son pain lui donne une leçon de dignité; un gendarme un peu moins inhumain que d’autres. Dans un train la rencontre étonnante avec un soldat allemand qui le sauve d’une rafle. Dans le dernier wagon d’un métro, assigné (et non pas “réservé”, encore une perversion de langage) aux Juifs, un monsieur non-juif qui est là par solidarité et le lui fait savoir.

Il faudrait tout relever, depuis les anecdotes qui en disent long sur l’antisémitisme des uns et la naïveté des autres, jusqu’aux notations fines, petites touches impressionnistes du malheur et de la déréliction. L’autre soir, à la Mairie du XIème, Jacques Angel n’a pas pu tout raconter. Heureusement, il a écrit ses souvenirs du temps maudit.  Depuis nos années de fin de siècle et notre connaissance livresque de l’occupation, nous prenons conscience, à travers les mots écrits par Jacques, de la presque absolue inconscience dans laquelle ont vécu les Juifs de ce temps-là, de leur solitude, mais aussi de leur courage.

Mireille Mazoyer-Saül

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