Dictionnaire de civilisation juive de Jean Christophe Attias et Esther Benbassa


1997 Larousse Bordas 345 pages. Bibliographie particulière à de nombreux articles, et générale. Index de 43 pages très bien constitué.

Bien que certains éditeurs éminents continuent de présenter sur le marché des encyclopédies en plusieurs tomes énormes, cette présentation nous semble parfaitement dépassée et ne se survit que de façon très artificielle et précaire.

C’est dans ce cadre-là qu’il faut examiner le présent ouvrage. Leurs auteurs fort expérimentés ont bien intégré que dans le domaine judaïca par exemple - mais pas seulement - aucune encyclopédie, britannica, hébraïca ou autre n’est plus réalisable maintenant sous la forme ancienne de nombreux et énormes volumes, faute d’un lectorat suffisant et de la possibilité de l’amortir financièrement sur des dizaines d’années. En effet, le support papier sous la forme de volumes reliés ne permet pas la mise à jour indispensable dans ce monde dont les connaissances évoluent si vite. Et la concurrence est redoutable du support immatériel : le disque compact, avec sa version récente CD-Rom permettant tout à la fois l’interactivité et la remise à jour de telle ou telle section, pour des coûts modestes. Là est la véritable encyclopédie de l’avenir.

Incidemment il nous faut remarquer que lesdites encyclopédies citées plus haut, ainsi que la judaïca russe publiée pour la dernière fois avant la révolution de 1917, l’excellente judaïca allemande incomplète (1928/1934), émanent toutes d’auteurs achkénazes de culture yiddich, et qu’aucune d’elles n’a accordé une place convenable à notre culture hispanophone1.
L’ouvrage dont nous traitons remédie à ces deux difficultés car sans l’exprimer ouvertement les auteurs l’ont bien réalisé : leur petit volume, facilement maniable, synthèse thématique bien condensée et très à jour de tout ce qui touche la civilisation et la culture juives, accorde une place importante à cette civilisation hispanophone. Pour la première fois dans une encyclopédie, le nombre d’entrées est semblable entre sépharades et achkénazes, ce qui doit être souligné d’emblée. Sans avoir la prétention de ses grandes ancêtres, les encyclopédies citées plus haut mais largement dépassées, ce travail d’Attias et Benbassa connaîtra forcément un succès mérité - et pour un bon laps de temps.

La lecture est à la fois alphabétique comme il ressort de l’intitulé “Dictionnaire” mais pare aux écueils d’une telle présentation en s’efforçant de regrouper les thèmes. Citons des exemples :

Gedalia est expliqué, avec bien d’autres, sous “jeûnes mineurs”; Rosh ha Shana, tout comme “semaines” renvoie à “solennités”; Jacob, avec les autres, est expliqué sous “patriarches”etc.

Sous l’apparence alphabétique, dans un chapitre comme “Europe centrale médiévale et moderne” les auteurs survolent des siècles et des régions entières en une belle étude thématique qui évite ce “haché”, cette dispersion que nous connaissons et qui nous agacent à la lecture des dictionnaires très analytiques.

La partie historique est bien traitée, illustrée de cartes simples, facilement lisibles.

L’article synthétique sur la Shoah2 est remarquable de précision chiffrée.

Le segment “Littérature” réserve leurs justes places aux écrits judéo-espagnols et yiddich, constituant une bonne synthèse. De même l’article “Presse” rappelle opportunément que le premier journal juif, La gazeta de Amsterdam, fut publié par un éditeur sépharade avant la fin du XVIIème siècle3

Le chapitre “Les Juifs en Europe continentale aujourd’hui” constitue une belle étude augmentée d’une bibliographie importante permettant de mieux étudier tel ou tel pays. A propos de la Suisse, on pourrait contester la formulation, l’éclairage : “Pendant la guerre, malgré les limitations d’entrée dans le pays, elle accueille nombre de juifs fuyant le nazisme”. Mais la lumière sur ces faits n’est que fort récente et les auteurs n’avaient pas connaissance des derniers développements mis au jour : le nombre des refou-lements à la frontière, quelquefois dans des conditions odieuses, fut hélas bien supérieur à celui des admissions, cela doit être su4

L’article sur l’Espagne médiévale (augmenté de celui sur le marranisme) est excellent, ce qui n’est guère surprenant signé de ces deux auteurs !

Il analyse finement le mouvement de bascule entre les périodes où les juifs sont indispensables aux régnants - et ils sont protégés efficacement - et celles où ils le sont beaucoup moins, ou bien lors des carences du pouvoir, et là les persécutions commencent, non endiguées...

Le chapitre “Moyen-Orient contemporain” est remarquable qui décrit, pays par pays, la situation du judaïsme, en expansion dans la période de la colonisation par les pays européens, et en déclin, voire persécuté, avec la montée des nationalismes successifs à la décolonisation.

Quant on entre dans le détail, on peut bien entendu discuter certains partis adoptés par les auteurs. Choisir, c’est éliminer... Au chapitre “Musique, interprètes classiques”, pourquoi entrer deux noms : Heifetz et Stern et pas Menuhin qui, de plus est un humaniste et un bienfaiteur indiscutable ?

Pourquoi expliquer le herem sous le mot “excommunication” à connotation fortement chrétienne5 et non pas à sa propre place alphabétique ?

Un motif d’agacement maintenant : sous l’entrée “Sépharade” nous lisons “...aujourd’hui, par extension et en raison de contacts culturels anciens [...] sont appelés sépharades tous ou presque tous les Juifs non ashkénazes, notamment les Juifs du Maghreb et d’Orient.”

Oui, c’est vrai que, “par extension” les juifs d’Azerbaïdjan ou du Yemen sont parfois qualifiés de “sépharades”... mais est-ce une raison suffisante pour ne pas ajouter un membre de phrase “... ce que d’aucuns contestent vigoureusement” ?

Mais ne vous appesantissez pas sur ces très partielles critiques; il s’agit d’un très bon livre, d’un livre excellent, donc indispensable : feuilletez-le cinq minutes et vous en serez persuadés.

Jean Carasso
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