Asociación Caminos de Cervantes y Sefarad Actas del II Congreso International


Zamora, Braganza, Puebla de Sanabria y Benavente. Juillet 1994
Libreria Semuret, Ramos Carrion 21, E 49001 Zamora

Il est rare que des actes d’un congrès savant se dégage un tel enthousiasme. Cette ferveur se communique au lecteur dès le rappel des conclusions du premier congrès qui vit la création de l’Association, et dont le Professeur Horacio Santiago Otero résumait ainsi les grandes lignes :

- C’est une évidence que Sanabria présente les caractéristiques appropriées pour conclure qu’en grande partie les voyages de Don Quijote se déroulent dans la région.

- C’est une évidence que Don Quijote s’inspire d’une philosophie juive.

 Le premier rapport, celui du Professeur Leandro Rodriguez, est sans ambiguïté, par le titre même : Don Miguel, Judío de Cervantes. Pour lui, Don Miguel de Cervantès non seulement était un marrane ou converso, mais l’évidence est qu’il devait être juif. Sans reprendre exhaustivement la démonstration du rapporteur, notons “à charge” de Cervantès, sa bonne connaissance du portugais, ses relations étroites avec Tras-os-Montes au Portugal, ville frontière.
Comme bien d’autres commentateurs, Ruth Reichelberg, doyenne de la faculté des Lettres de Bar-Ilan, dans un rapport intitulé Historia y crónicas bíblicas en el mundo de Don Quijote, insiste sur le personnage insolite de l’historien musulman Cid Hamete Benengeli, source fictive de l’ouvrage de Cervantès, et que les allusions indirectes à la langue hébraïque permettent de considérer comme un symbole euphémique. Ruth Reichelberg voit chez Cervantès la volonté de prouver quelque chose d’indéfini, laissant imaginer quelle sorte de menace pèserait sur l’œuvre. Pour elle l’analogie est claire avec le livre d’Ezéchiel. Il y a chez Cervantès une volonté de donner à son roman des lettres de noblesse; il écrit “dans la perspective et la dimension de la foi”.
 
Rappelons, comme le fait de façon méticuleuse Leandro Rodriguez, tous les signes de piste laissés au lecteur selon la méthode ésotérique de la Kabbale
 Cette “Mancha” qui n’est autre que la “tache”1. Dulcinée, qui serait la shekhina2 ou la gloire de Dieu symbolisée par une femme, selon la tradition juive dénoncée par les chrétiens comme preuve d’idolâtrie, le combat avec le Biscayen symbolisant le jésuite ; les livres du chevalier jetés au feu, symbole d’auto-da-fé ; le refus du porc, dans les dialogues avec Sancho, toujours désigné comme “vieux chrétien”. Peut-on ajouter : la compassion témoignée aux Morisques, compagnons d’infortune et d’exil des Juifs ? Elle est illustrée par les larmes de Sancho lors du départ de son concitoyen musulman, larmes échappées à l’autocensure.

Les passages les plus vivants de ces travaux, sont ceux qui reconstituent les décors du roman, sur place, dans les beaux paysages de Sanabria, et les enquêtes auprès des villageois, descendants des contemporains de Cervantès, certains portant son nom, tous conscients des vestiges de judaïsme dont leur terroir et leur sang restent imprégnés. Ces conversations ont la saveur d’un passé présent. 

Au titre de l’enthousiasme et de l’éloquence notons le rapport de Matilde Gini de Barnatán : Mujeres Sefarditas y criptojudías, herederas del universo español , où elle évoque les figures de doña Elbira Gonzalez, de Justa Méndez la hermosa, et Catalina Enriquez. 

Ceux qui ont rencontré Matilde à Tolède en septembre dernier3 retrouveront sa chaleur et sa richesse. En rappelant l’importance du Zohar, Un maestro del espirítu, Matilde rejoint les exégètes de Don Quichotte. 

Il est juste ici de rappeler les travaux précurseurs de Dominique Aubier et son beau “Don Quichotte, Prophète d’Israël”4, surprenant exemple, chez une chrétienne provençale, de profonde culture à la fois espagnole et hébraïque, trésor d’intuition, d’érudition et, sans en dévaluer la science, d’imagination. On n’oubliera pas chez cette dernière, la chasse aux jeux de mots allusifs, dans la tradition du Zohar, notamment de la Kabbale à la Caballeria

Bien que le sujet ne présente pas de lien direct avec le thème du congrès, notons l’intéressante étude d’Antonio Cravo, intervenant portugais, intitulée : Judeus originários de Trás-os-Montes na construção a França moderna (sécs XVI-XIX). Cravo, reprenant les estimations peut-être optimistes de J.Z. Baruch, évalue à 235 000 les Juifs vivant au Portugal en 1492. Il est moins précis sur les Juifs espagnols qui passèrent la frontière à partir de cette date, au nombre, dit-il, de 60 000 à 120 000. Pour la seule frontière de Trás-os-Montes, précise-t-il, 3000 seraient venus de Benavente et 30 0006 de Zamora. Parmi les exilés célèbres inclus dans ce dernier contingent, il cite le fameux astronome Abraham Zacuto qui fut aussi conseiller du roi de Portugal.

Cravo rappelle l’importance de la France comme terre d’accueil des “nouveaux chrétiens” où beaucoup revinrent au judaïsme, d’abord clandestin, puis affiché.

Parmi ces familles de juifs portugais il cite a fámilia dos Pereiras... dont une branche - les Rodrigues Pereira - à la quatrième génération se transféra en Espagne au XVIIème siècle pour fuir l’Inquisition portugaise devenue plus dure que l’espagnole, puis gagna la France en 1735, et dont les descendants connurent la fortune que l’on sait...

Ces actes de ce deuxième congrès nous laissent peut-être un peu sur la faim de bibliographie, et la soif de sources d’une façon générale. Mais quelles promenades, et quelles rencontres !
 

 
Lionel Lévy 
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