Musique : Una manu tumó l’otra - Dina Rot

Collection El Europeo calle Jorge Juan 9,  E 28001 Madrid. 1997.

On ne sait s’il faut appeler ce superbe ensemble : un livre - car il s’agit de plus qu’un livret - accompagné d’un disque, ou un disque enchâssé dans un livre d’hommage aux deux poètes : Juan Gelman et Clarisse Nicoïdsky.

Il s’agit au fond de l’histoire d’une multi-complicité entre cette dernière, poétesse récemment décédée, Juan Gelman qui fut son élève en quelque sorte, fasciné par la langue judéo-espagnole de Clarisse et sa poésie, lequel lui-même se mit à composer des poèmes en cette langue qui n’était pas la sienne, et Dina Rot, compositrice et interprète qui tint à les placer sur un pied d’égalité, les mettant tous les deux en musique avec l’aide d’Eduardo Laguillo, et les interprétant ici.

Pratiquement, l’inspiration de Juan Gelman étant restée très proche de celle de Clarisse, l’ensemble est un bel hommage rendu à cette poétesse intimiste, sobre, délicate, avec un côté délicieusement désuet.


On sait que l’œuvre en prose de Clarisse Nicoïdsky a généralement été écrite et publiée en français. Mais ici, l’auteur a éprouvé le besoin d’un retour à l’enfance, aux sources, à sa famille, et c’est spontanément que ces vers sont venus en elle dans la langue de son enfance à Sarajevo.

On l’a déjà observé avec le titre, cette langue de Sarajevo est différente par son accentuation de celle parlée à Istanbul ou Salonique, nous le mentionnions à propos de Flory Jagoda dans l’édition précédente.

Tous les partenaires ci-dessus nommés, initiés par Elena Romero, la célèbre musicologue espagnole, tombèrent sous le charme de Clarisse.

Il en est résulté ce disque, respectant bien le calme paisible des poèmes d’amour, les mélodies et accompagnements forts savants s’adaptant parfaitement aux textes, et l’enregistrement les disposant à leur juste place, n’écrasant jamais les paroles qui restent compréhensibles sans recours au texte.

Celui-ci nous est d’ailleurs fourni en quatre langues (judéo-espagnol d’origine, castillan, anglais, français, ces deux dernières versions de la plume de Clarisse elle-même) sur une même double page, dans une présentation parfaite. Ce livret de 95 pages est un vrai modèle.

L’ensemble du disque est très homogène, et il est difficile de choisir; peut-être le n° 9, poème de Juan Gelman, No stan muridus lus páxarus, bel accompagnement au synthétiseur qui offre l’impression de l’orgue, ou les émouvants poèmes de Clarisse Nicoïdsky n° 12,  Quima-dura di yelu et n° 14 : Estu es sólu para ti y para mi.
Jean Carasso
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