Les Sépharades oubliés d’Allemagne - Michaël Halévy


On ne réalise pas toujours l’importance de l’exode des crypto-juifs du Portugal à la fin du XVIème siècle et ensuite, vers les pays du nord de l’Europe, en dehors d’Amsterdam dont le milieu sépharade a été bien étudié.

Nous essaierons ultérieurement d’exposer à nos lecteurs l’exode vers Londres et l’implantation en Angleterre, mais aujourd’hui Michaël Halévy (l’âme de l’Institut de Recherches sur les Juifs en Allemagne), co-fondateur de l’Association Allemande de Généalogie Juive, brosse pour nous un tableau synthétique de cet exode vers Hambourg.

Michaël Halévy est né en Azerbaïdjan soviétique d’une famille germano-italo-hongroise émigrée en U.R.S.S. en 1938. Il a étudié la linguistique générale et la psychiatrie à Bucarest, Lisbonne, Lausanne, Pérouse et Hambourg.

Le présent texte inédit s’ inspire de celui d’une conférence prononcée l’an passé à Lisbonne,  en portugais.


Les études sur l’histoire, les langues, la littérature, la musique, la liturgie, les traditions et l’économie des Sépharades ont connu un renouvellement sans précédent au cours des trois dernières décennies. Concernant l’histoire des Sépharades dans les villes d’Allemagne et d’Autriche, il n’existe pas d’étude d’ensemble de leurs communautés hispano-portugaises.

Une exception est la communauté du Kahal Kadosh Bet Israël de Hambourg qui a inspiré de nombreux travaux1 .

Les communautés portugaises de Hambourg-Altona, d’abord celle de Bet Israël, et plus tard celle de Newe Shalom sont parmi les plus anciennes et les plus prestigieuses de la diaspora marrane. Les Portugais y ont résidé presque sans interruption dès la fin du XVIème siècle. Jusqu’aux dernières années de leur existence, elles ont gardé les caractéristiques d’une communauté marrane marquée par l’arrivée continue de “nouveaux-chrétiens” du Portugal et d’Espagne - jusqu’au XIXème siècle - et les liens étroits avec les centres de la diaspora marrane comme Amsterdam, Venise, Londres, Curaçao et Copenhague. La célébrité qu’elles connurent pourtant dans les siècles passés est due pour une large part à la contribution active de ses membres au sein de cette diaspora marrane.

Sur les villes germaniques où se sont installées les premières diasporas sépharades, ainsi que sur le nombre de ses yahedim (membres) nous sommes bien informés grâce à un jeune de 30 ans qui dénonça devant le Despacho de Corte du Saint-Office à Madrid la diaspora marrane dans sa quasi totalité.

Ce Samuel Aboab, né en 1631 à Jérusalem, parcourut toute l’Europe, décidé à dénoncer tous les membres des communautés hispano-portugaises. Ainsi informait-il en plusieurs audiencias, entre 1660 et 1662 le Saint-Office, non seulement du nom des Communautés, mais du nombre exact de leurs membres et du nom de ceux-ci.

Concernant l’Allemagne, il mentionnait Hambourg, Altona, Glückstadt, Oldenbourg, Emden, Brême, Lübeck, Stade et Dantzig.

Ces informations constituent une source indispensable sur le début des premières Communau-tés sépharades, sur la vie interne de celle de Hambourg, ses relations avec les autorités ou avec les Communautés-sœurs de la diaspora marrane. Un fonds impressionnant de documents a subsisté dans les archives de Hambourg.

Une autre source, non moins importante et riche réside dans les cimetières portugais de la ville. Le cimetière juif de la Königstrasse dans le faubourg d’Altona, dont la partie portugaise fut ouverte en 1611, est l’un des vestiges les plus anciens et les plus importants de la vie juive dans la région. Avec ses pierres et ses inscriptions, il se situe au carrefour de l’histoire de la Communauté, de celle de la littérature (épigraphie), de l’histoire de la langue marrano-portugaise et de celle de l’art funéraire, constituant ainsi un authentique monument historique et culturel. Et c’est à juste titre qu’il est perçu comme le monument global le plus important de l’histoire des Juifs de Hambourg.

Il n’est pas d’autres lieux à Hambourg permettant de reconstituer l’histoire de ces Juifs, que les trois cimetières de la “nation portugaise”. Il faut y joindre les registres des naissances, des mariages et décès, le livre de la Haskala, le Copiador de cartas, les ketubot, les livros da naçao; avec la collecte et l’interprétation des témoignages lapidaires s’offre au chercheur un corpus singulier et un point de départ unique pour toute investigation relative à des personnes ou des familles données, comme pour tout travail relatif à l’histoire des Portugais de Hambourg de manière plus générale.


     Au cimetière portugais reposent entre autres le célèbre poète Reuel Jessurun, alias Paulo da Pina, auteur de la pièce de théâtre intitulée Dialogo dos montes; le rabbin et philologue David Cohen de Lara, auteur entre autres de deux ambitieux lexiques rabbiniques; le rabbin poète et grammairien Mosseh Gideon Abudiente, auteur de l’une des premières grammaires hébraïques écrites en portugais,  publiée à Hambourg en 1633, ainsi que d’un livre énigmatique sur le faux messie Sabbetaï Zvi, intitulé Fin de los dias (Hambourg 1666); le poète Fernáo Álvares Melo, alias David Abentar Melo, auteur de l’ouvrage intitulé Los CL psalmos de David (Hambourg 1626); le savant Semuel da Silva auteur d’un texte polémique contre Uriel da Costa (Tratado de immortalidade de alma); le docte rabbin Isaac Jessurun, auteur du Livro da Providencia Divina (Hambourg 1663); le Camoëns de Hambourg : Joseph Francès, auteur de maints sonnets; le célèbre médecin Rodrigo de Castro, alias David Nahmias, auteur d’œuvres classiques telles que Medicus politicus et Universa mulieribum morborum medicina; le savant rabbin Semuel Abas, qui publia à Amsterdam en 1670 sa traduction du livre Hovot Ha Levahot; le hazan Jacob Cohen Belinfante, qui composa le Livro dos Minhagim (Hambourg 1653); le poète Jeoshua Habilho, qui publia en 1674 un recueil de chansons en portugais et espagnol, peut-être la première anthologie d’un Sépharade de l’Europe du nord.

Ce cimetière présente un alignement serré d’un petit nombre de stèles et sarcophages, mais d’un nombre impressionnant de pyramides et de pierres. La présence d’ornements s’explique non seulement par une évolution interne mais aussi par l’influence d’un contexte esthétique à la fois ibérique et catholique. La circulation des formes en est donc favorisée, d’autant plus que les Portugais s’inspiraient pour leurs sépultures des “maisons de vie” d’Amsterdam ou Curaçao. Ces “maisons de vie” deviennent alors des lieux de mises en scène de la mort baroque, l’occasion de messages spirituels plus que sociaux. Même si les règles traditionnelles d’égalité dans la mort, symbolisées par un type de sépultures uniformes, sont transgressées, le clivage n’est plus tant entre Juifs et chrétiens qu’entre riches investissant dans la pierre, et pauvres. A côté des pierres tombales plates, disposées horizontalement, la plus ancienne datant du XVIème siècle étant en marbre blanc, et les plus récentes en pierre noire, on trouve des blocs de pierre travaillés de manière uniforme, semblables à des sarcophages, et de longues pyramides coupées analogues à des couvercles de sarcophages. À la différence des pierres tombales achkénazes, les sépultures portugaises portent ordinairement des inscriptions en deux langues, en portugais (ou espagnol), plus tard aussi en allemand, et en hébreu. Dans le cas du dernier type de sépulture décrit, ces inscriptions occupent la totalité de la surface des côtés les plus longs, l’un accueillant le texte portugais ou espagnol, l’autre le texte hébraïque. Elles sont entourées d’une riche frise d’éléments floraux. On ne trouve de motifs artistiques que sur les côtés les plus étroits.

Les inscriptions des pierres tombales horizontales sont aussi dans la majorité des cas rédigées en deux langues, en portugais ou espagnol, et en hébreu. On ne voit que rarement apparaître de l’allemand. Ces pierres tombales, surtout celles du XVIIème et du XVIIIème siècles, offrent une abondance de motifs qui, pour partie, ne sont pas caractéristiques de l’art juif. Il apparaît que les Juifs portugais qui, pendant plus d’un siècle vécurent en marranes, et donc officiellement comme de bons catholiques, subirent une influence chrétienne beaucoup plus forte que leurs contemporains achkénazes et adoptèrent pour leurs pierres tombales des motifs courants dans le monde non-juif. Ceci est particulièrement évident dans les reliefs figuratifs. Nous trouvons ainsi sur une pierre la représentation d’un homme tenant un livre dans les mains, une autre sépulture offre l’image d’une femme allaitant deux enfants - tous motifs sans doute liés à l’existence menée par les défunts mais qui ne sont courants que sur les tombes sépharades, la figure humaine étant totalement absente des tombes achkénazes. 


Les deux colonnes se terminant en fronton constituent un motif particulier aux pierres tombales sépharades. Ce motif s’est répandu au cours du XVIème siècle dans l’impression des livres hébraïques et orne principalement les pages de titre où, comme sur les pierres tombales, le texte ou la signification se trouvent disposés entre les colonnes. En voici quelques exemples : le sablier, symbole de l’éphémère, du temps qui passe; la tête de mort et les ossements, symboles de la mort; une main tenant une balance, symbolisant la pesée et l’examen des actes du défunt; une main sortant des nuées et coupant un arbre avec une hache; deux arbres associés au soleil levant ou au soleil couchant.

Nombreux ont été les chercheurs qui ont souligné la grande importance des communautés sépharades sur les façades maritimes de l’Allemagne du nord, et de leurs cimetières, en particulier l’ornementation de leurs sépultures hors du commun ainsi que la richesse et la variéta de leurs inscriptions bi- et tri-lingues. C’est surtout la recherche sur le cimetière de la Königstrasse à Hambourg-Altona qui a été marquée de jalons assez consistants. Nous disposons d’une étude, lacunaire certes, mais importante du rabbin-historien Max Grunwald (1902) ainsi que d’une thèse inachevée du regretté Alphonse Cassuto (1927/1933). Grunwald et Cassuto se préoccupaient avant tout de la création d’un registre tumulaire, qu’ils complétèrent par de nombreuses informations puisées à d’autres sources - registres des procès-verbaux, des naissances, des mariages, des décès - de Hambourg et Altona.

En plus, nous avons à disposition une documentation photographique très riche, de 7000 clichés pris durant la seconde guerre mondiale sous les yeux méfiants de la gestapo - un matériel abondant qui n’a jamais été exploité.2

Quant à l’interprétation linguistique de ces matériaux, elle n’a fait l’objet que de quelques études marginales qui ne sauraient se substituer à la recherche exhaustive nécessaire permettant de décrire le langage funéraire marrane dans sa quasi-totalité. Toute épigraphie juive, tout symbolisme juif, toute généalogie juive est donc source d’Histoire, est source d’histoire juive. En interpréter correctement chaque élément dans son espace et dans son contexte, c’est faire de l’Histoire.

Un examen des données existentielles de l’histoire sépharade à Hambourg, Altona et Glückstadt3  montre donc comment les communautés sépharades en Allemagne ont su se recréer leur identité jusqu’à leur destruction par les nazis.

Lieux de mémoire, miroir où se reflètent à la fois la vie religieuse et l’existence collective, témoins privilégiés de l’affleurement progressif d’un néo-judaïsme, précieux épitaphiers portugais, espagnols et hébraïques qui pleurent la mort et chantent l’immortalité de l’âme, ces cimetières portugais dispersés dans le nord de l’Allemagne constituent la caractéristique du marranisme d’une communauté qui était à Hambourg “la Jérusalem du nord”.

Chefs d’œuvres en péril, les cimetières portugais de Hambourg attendent le classement qui garantirait leur préservation.4

Michaël Halévy

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