Les origines cachées : une filiation par la souffrance - Paul Bertrand

Paul Bertrand l’auteur, confronté dans sa pratique psychanalytique à des souffrances d’identité perdue, évoque ici le cas de Daniel*,  un jeune Sépharade de dix ans 
(quatrième génération) dont l’arrière grand-père (première génération) est mort à Auschwitz. 
A l’occasion de cette esquisse de cas,  Paul Bertrand nous fait part de ses récentes lectures sur ces questions de recherche d’identité, de “marranisme”, qu’il soit juif ou non.
* Bien entendu, tous les prénoms ont été changés.

Automne 1942 J’approche de mes sept ans. Une nuit je m’éveille. Mes pieds viennent de heurter dans mon sommeil des objets durs, les chaussures d’un enfant de mon âge qui dort tout habillé dans mon lit !

Je me souviens encore de ses sanglots silencieux contre mon corps, de ses yeux immenses et noirs qui nous regardent au petit matin, sans ciller, sidérés par l’angoisse.

Il ne prononce pas un mot.

L’homme qui vient le chercher juche l’enfant rapidement au milieu des bottes de foin de sa bétaillère où il disparaît.

Un coup de fouet claque. Le cheval part au trot. La main de ma mère se crispe dans la mienne. Le jour n’est pas encore levé.

Automne 1996.

Je croise de nouveau son regard...

Daniel B. (10 ans) est assis à la droite de mon bureau. Ses parents me font face. Ils portent un nom à consonance manifestement sépharade.

Daniel souffre d’hyper-agitation.

Elève intelligent, il perturbe sa classe par une violence parfois incontrôlable. Ses parents le décrivent dissimulateur, menteur, intenable...
Il commet de mini-fugues où il se met physiquement en danger...

Tous ensemble, dès cette première séance de psychothérapie, nous essayons de restituer à Daniel sa filière généalogique.

Je ressens une grande difficulté de la part de son père, Léon... et une émotion douloureuse à parler devant son fils. Il ne l’a encore jamais fait, sinon par bribes, les plus évasives possibles... “pour ne pas choquer l’enfant...”

Les feutres et le dessin nous aident à voir plus clair. Le grand-père de Léon, Moïse, est mort à Auschwitz. Le père de Léon, Elie, est lui revenu d’Auschwitz, hanté par la culpabilité, non seulement d’être revenu, mais de n’avoir pas fait plus pour sauver son père.

Cette souffrance honteuse, donc non-dite, s’est enkystée dans la filiation.

Dès la deuxième séance, Daniel, seul cette fois, exprime dans ses dessins sa violence et son angoisse de mort. Il dit “mon père ne m’a jamais parlé de mon grand-père. Il ne veut jamais m’emmener sur sa tombe.”

Je propose à Daniel de revenir avec son père pour une prochaine séance.

Ma demande semble valoriser Léon dans son rôle de père de Daniel. Avec un grand soulagement il parle devant son fils (et à son fils) pendant toute la séance. Il dit sa souffrance, cette culpabilité terrible reçue de son père Elie, qui n’a jamais pu prendre auprès de lui sa place de père. Léon dit son impossibilité à exprimer son opposition à ce père mort de honte debout ! et finalement il révèle à Daniel qu’il souffre lui-même dans son corps d’un cancer du sang, maladie qui apparaît là fortement symbolique de la filiation irrémédiablement blessée.

Pour la première fois Léon le père peut parler à son fils Daniel de son existence, définie par rapport à ces drames familiaux dont la chaîne ne peut être rompue. Comme s’ils n’avaient droit ni l’un ni l’autre à reconnaître leur souffrance. L’un l’exprime par la maladie, l’autre par la violence.

Dès ce soir là, Daniel retrouve un père et un véritable apaisement.

La psychothérapie peut enfin commencer.

Printemps 1997

Etrangement, trois ouvrages littéraires, un document télévisuel et deux ouvrages de psychanalyse me viennent dans les mains... ou peut-être suis-je simplement prêt à les recevoir ?

Le poisson d’or1, dernier roman de J.M.G. Le Clézio commence ainsi :

“Quand j’avais six ou sept ans, j’ai été volée [...] c’est Lalla Asma qui m’a achetée. C’est pourquoi je ne connais pas mon vrai nom [...] ni le nom de mon père, ni le lieu où je suis née.”

Je cite Michèle Gazier, la critique littéraire de Télérama : “Privilège des grands livres : dès les pre-mières lignes, tout y est dit.”


      “Enfant d’une tribu du sud marocain, Laïla l’héroïne est, inverse de l’histoire commune, “achetée” par une vieille femme juive.
À la mort de sa première protectrice commence l’errance pour l’enfant arrachée au désert [...] Elle est condamnée à vivre à la frontière de la vie ordinaire [...] parce qu’aux yeux de la loi, elle n’est personne.”

Cette errance presque forcenée me fait penser à l’hyper-agitation de Daniel.

D’ailleurs, Michèle Gazier rapproche le superbe roman de Le Clézio d’un ouvrage beaucoup plus ancien écrit par un converso. Je la cite encore :

“Laïla est la lointaine petite sœur de Lazarillo de Tormes2, ce jeune héros de la littérature picaresque espagnole que ses origines inavouables (il était fils de juifs convertis) condamnaient à aller de maître en maître pour tenter sa chance à la lisière d’une société qui rejetait ses marginaux. Presque cinq siècles séparent Lazarillo et Laïla, et pourtant rien n’a changé. Le destin capricieux du gamin de Salamanque qui rusait avec tous ceux qui l’exploitaient et celui de Laïla ne sont guère différents.”

Ce silence douloureux sur les origines est exactement celui des jeunes maghrébins en France. Yamina Benguigui en a fait une étude sensible et profonde, dans une émission sur Canal +3.

Je cite Philippe Bernard, le critique du Monde :

“Rarement cette douleur longtemps indicible, tabou suprême dans beaucoup de familles maghrébines aura été exprimée avec autant de vérité [...]. Ils n’ont rien dit à leurs enfants. Ni comment ni pourquoi ils étaient arrivés un jour en France [...]. Les silences des parents immigrés n’ont pas fini de déstabiliser leurs enfants à la recherche d’une identité valorisante...”

L’enfant caché4 de Berthe Burko-Falcman fait partie de ces petits chefs-d’œuvre que j’ai envie de donner à lire à tout le monde ! Est-ce un document (autobiographique ?) sur les enfants juifs cachés pendant la guerre, sur leur si difficile réinsertion dans leurs familles, voire tout simplement dans la vie ?

C’est aussi et surtout un récit d’une qualité inhabituelle. Son découpage à plusieurs voix, son style serré, concis, ne laissant place à aucun larmoiement, l’intensité retenue des situations (sûrement vécues !) en font une œuvre rare.

Esther, la petite fille cachée, fait partie des enfants croisés en grand secret dans mon enfance.

La famille de paysans qui l’accueille la fait passer pour une parente. Esther fait tout pour étouffer en elle le souvenir même de ses parents. Son récit est construit autour de sa lutte intérieure douloureuse : enfouir l’origine, et pourtant la retrouver, gagner sur la vie à travers ses souffrances jusqu’aux confins de la mort.

Les pérégrinations d’Esther sont mues par la même dynamique que celles de Laïla dans le livre de Le Clézio. De la petite fille à la jeune femme, c’est pour chacune la même fuite perpétuelle devant la douleur. C’est comme si leur histoire ne pouvait commencer avant d’avoir délié la mémoire.

Si le traumatisme d’origine s’oublie, il ressurgit avec une violence inouïe dans l’après-coup.

Pourquoi la psychanalyse ?

Deux ouvrages répondent à cette question.

Le premier vient de paraître : “Il n’y a pas de saison pour la mort5. Catherine Saladin-Grizivatz l’a écrit et composé en deux parties qui se répondent.

Dans la première, elle explique pourquoi elle est devenue psychanalyste, quelles réflexions la psychanalyse apporte face à la souffrance des origines non-dites et comment elle peut réparer “les effets névrotiques du silence”.

Dans la seconde, elle fait parler son oncle, Maurice Ajzen sur son parcours de déporté à Auschwitz-Birkenau, Varsovie, Dachau.

Catherine Saladin-Grizivatz possède cette qualité, spécifique à beaucoup de femmes psychanalystes, de pouvoir tout dire avec simplicité. Aucun jargon, aucune formulation intellectualisante, un texte d’une limpidité exemplaire.

Mieux que tout commentaire, j’extrais quelques phrases de la première partie :


      
“J’étais trop petite et Maurice voulait sans doute me protéger de paroles trop crues. Jeune fille, j’engloutis tous les récits et essais que je pouvais trouver.”

“Toutes ces lectures, ces rencontres m’amenèrent sur le chemin de la psychanalyse, puis de l’écriture.”

“La blessure, jamais refermée pour mon père, d’un père et d’un frère morts sans qu’il ait jamais pu savoir comment, sans avoir pu leur dire “au revoir”, des silences, jamais plus questionnés, sur l’origine me firent - après le trajet singulier que fut mon analyse - m’interroger sur le pourquoi de mon travail d’analyste[...].”

“La psychanalyse est la mise en mots de la souffrance familiale qui souvent s’est transmise dans le corps par la violence. Selon les mots de Françoise Dolto, “ce qui est tu à la première génération, la seconde le porte dans son corps”.

“En parlant “d’indicible”, on signifie qu’il n’y a pas d’espace pour dire cette horreur. Or ce qui est tu fait retour dans le réel sous forme de violence, celle que les deuxième et troisième “générations de la Shoah” transmettent de chair à chair : effet mortifère du silence. Ce silence m’a amenée vers l’analyse, pour trouver les mots. Pour d’autres, le passé des parents ne pèse que dans la souffrance, une souffrance qui s’exprime dans le corps, dans le réel des symptômes  [...] pour oublier, il faut pouvoir d’abord se souvenir, mettre des mots.”

“La psychanalyse sert à oublier, en payant le prix psychique pour se remémorer. Le souvenir est, bien sûr, un premier pas vers la tentative d’oublier. Il faut se souvenir pour pouvoir oublier.”

L’ouvrage de Catherine Saladin-Grizivatz m’a donné envie de relire le second chapitre de “Amour, haine, séparation6 publié dans la même collection par Maud Mannoni.

Comme toujours, la grande psychanalyste s’y révèle une vraie pédagogue. Son texte peut aider une personne en souffrance à mieux comprendre comment la psychanalyse soigne et relance la créativité du sujet.

Voici quelques passages. Ils montrent que Maud Mannoni, elle aussi, parle en clair.

“Ceux qui ont vécu le drame [...] refoulent ces souvenirs jusqu’au moment où ceux-ci reviennent et, littéralement, les possèdent. Ils n’ont pas pu faire en son temps le deuil des êtres chers qu’ils ont perdus, et éprouver de la tristesse.[...] certains ne se sont autorisés à être affligés de la perte d’un des leurs que trente ou quarante ans plus tard, au hasard d’une rencontre avec un militant ou un analyste. Ils ont pu alors parler à eux-mêmes devant quelqu’un. C’est grâce à cette mémoire retrouvée que leurs enfants pourront, eux, mener enfin une vie normale.”

“Il n’est pas rare de voir des somatisations plus ou moins graves surgir au moment où le survivant accède à un métier, fonde une famille ou achète le logement dont il rêvait. La somatisation (dépression, fracture, angine de poitrine) se produit lorsqu’il atteint l’âge où ses propres parents furent déportés.”

“Plus le silence pèse sur le traumatisme, plus le sujet en “paye le prix” en symptômes divers. C’est lorsque “les mots pour le dire” peuvent enfin être trouvés qu’une plainte peut surgir et, grâce à elle, des forces réparatrices se mettre au service du plaisir ou tout simplement d’une autorisation à vivre.” 

Le n° 127 (printemps 1997) des “Nouveaux Cahiers7 a pour sujet : “Enfance et mémoire”. Travail substantiel et de grande qualité.

A la question de l’éditorial :

“Comment transmettre sans traumatiser ?” j’ai envie de répondre :

- Transmettre à tout prix, pour éviter à l’enfant les conséquences du traumatisme qui, de toute façon, est déjà là !

Paul Bertrand

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