Itinéraires exemplaires : Un paseo por el molo (en espagnol) - Hector Manuel Enriquez Andrade

Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, despoints de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous.

Il trompe bien son monde, ce petit livre modeste, de format 17x23 cm et d’épaisseur banale, avec sa couverture grise anthracite et les indications ci-dessus en lettres d’or !

Mais en vérité, dès qu’on est lancé dans la lecture, on a tôt fait de s’apercevoir qu’il est exactement au disque classique 78 tours ce qu’est un disque compact actuel.

Un Niagara, une saga, un chorro en espagnol1, un déferlement d’anecdotes, de souvenirs, de petits faits soigneusement notés durant toute une vie (ou mieux, “durant des vies”, on ne saurait exprimer combien).

Pour tout dire, il est très intrigant et pose une vraie énigme quasi policière. Il est arrivé par la poste sans indication ni mot d’accompagnement, ne porte aucune mention d’éditeur, aucun renseignement sur l’auteur : seulement l’envoi : Para Karina, quien revelo ante mis ojos un mundo extraordinario2 , et la dernière ligne du volume, page 215 : Mexico DF a 4 de octubre 1996.

Il faudra se contenter de cela et d’une critique interne de cohérence, de réflexion sur le contenu et sur la langue...tiens, parlons-en de la langue justement !

En quelle langue est écrit ce livre ? C’est une bonne question d’apparence stupide à laquelle il n’est pas aisé de répondre : on est tout de même aidé par l’indication finale : “À Mexico...”.

Paradoxalement il est plus facile d’ exprimer en quelles langues ce livre n’est pas écrit : ça n’est pas de l’espagnol classique d’Espagne contemporaine, ça n’est pas du judéo-espagnol. Et que l’auteur, s’il lit ces lignes, nous excuse s’il pense le contraire...

On dira que c’est de l’espagnol d’Amérique truffé d’expressions en judéo-espagnol, donc éventuellement en turc, en hébreu et autres langues, mais sans jamais de guillemets ou d’indications permettant de se repérer.

Quelques exemples, tous empruntés à la page 32 :

...asi que a media mañana Hana Bazan ya estava harta de sus hijos; y para calmarlos, si estava muy nerviosa, nos daba haftoná, o nos mandaba a casa de la nona para que te de una oka de tenemeaka (....) en la rue Tsimiski. (...) Monsieur Efrén, todo lo que tenia era un asno, y con ese jamorico empezó a trabajar; comenzó ayudando al zarzabadjí i así se le veía por todo Salónica vendiendo pinchela, enyenara, calabaza, apio, prishil, zafanoria, rábano, pimentón, pepino i lichuga, con la que se hacían unos embruyadicos deliciosos...

Ajoutons que les huit chapitres ne portent aucun titre : un numéro seulement, et venons-en au sens, il est bien temps... Un paseo por el molo évoque ce quartier du port que tous les Saloniciens ont nécessairement en mémoire. Et c’est juste : le chorro débute à Salonique au moment de la première guerre mondiale et de l’incendie de 1917 puis se répand un peu partout. En Palestine, en France, à Barcelone, en Amérique du sud, au travers de mariages, de commerce, de liens divers, de voyages allers et retours, d’hésitations innombrables, de notations psychologiques, historiques qui nous mettent parfaitement dans l’ambiance salonicienne : la montée du sionisme dont les militants se réunissent à la librairie Saltiel, la vie de la librairie Molho, de la pâtisserie Floka - que l’auteur appelle d’ailleurs cafetería, anticipant un peu...

Il est hors de question de résumer quoi que ce soit de ce flot irrépressible. Mais il est de fait qu’on est pris par la lecture et qu’on a du mal à s’en détacher pour respirer un moment... c’est une impression très curieuse.

Prenons pour seul exemple le chapitre cinq, descriptif par le menu des diverses manœuvres, marches d’approche, reculs, négociations, relatives au mariage du jeune Uriel devenu riche à l’étranger après avoir connu la misère, et revenu pour peu de temps à Salonique dans le seul but d’y rechercher une épouse.

Toujours noyé de détails, le récit du défilé chez le pâtissier Floka vers cinq heures - l’heure du thé - de tout ce que Salonique compte de filles à marier, accompagnées généralement de leur père, sous les yeux inquisiteurs des garçons, est un morceau d’anthologie, on dirait mieux : d’ethnologie, tant l’observation en est fine. Ethnologie donc : on peut conclure que chez ce peuple, la pression exercée sur les garçons pour qu’ils effectuent “volontairement” le bon choix - celui programmé par leur père - est moins forte que celle exercée sur les filles, mais que (nous sommes dans les années 30 du présent siècle et non au XIXème) garçons et filles de caractère arrivent à transgresser sans vraiment déclencher de tempêtes ni offenser publiquement les candidat(e)s rejeté(e)s.

Et au dernier chapitre, Nicole, l’une des héroïnes du récit, revient de Mexico à Salonique pour la première fois après 44 ans d’absence...et ne retrouve rien...

Au total c’est peut-être la meilleure chronique3 de Salonique au jour le jour lue depuis longtemps !

Jean Carasso

Comments