Commentaires sur quelques condamnations rapportées dans l’ouvrage


Analysons maintenant quelques exemples particuliers et essayons d’entendre ce qu’occulte le jugement lapidaire : le poids de la souffrance vécue par ces obscurs. Cela nous permettra au passage d’exprimer quelques remarques sur d’autres aspects de ces textes de jugements.

Maria Enriquez, natural de Lisboa, y vezina de la Villa de Pastrana, devanadera de seda, de edad de sesenta años, judaizante confitente, faliò al Auto en forma de penitente con sambenito, abjurò sus errores, y fue reconciliada en forma con confiscacion de bienes (que no tuvo) habito, y carcel por un año; y està desterrada de Madrid, Toledo y Pastrana, y ochos leguas en contorno por dos años.(N°23, page 214)

Voici donc une ouvrière de soixante ans, dérouleuse de cocons de soie, originaire de Lisbonne et demeurant à Pastrana, avouant “judaïser” en secret. Enriquez est un nom typiquement portugais adopté à la conversion.

Nous pouvons déjà en conclure, avec quelque certitude que, née au Portugal vers 1620, elle représentait la quatrième ou cinquième génération de convertis de force en 1497, et qu’elle judaïsait encore, c’est-à-dire que la foi mosaïque perdurait dans sa famille malgré les risques et les pressions. Nous pouvons aussi imaginer qu’avant d’être convertis de force au Portugal ses ancêtres vivaient en Espagne, où elle a voulu revenir.

Elle fut présentée au tribunal revêtue de la robe d’infamie (sambenito) et condamnée à la confiscation de sa maison et de ses biens “qu’elle n’avait pas” ajoute le jugement, à un an de prison et à l’interdiction de séjour pour deux ans à Madrid, Tolède et Pastrana et huit lieues à la ronde.

“Des biens qu’elle n’avait pas”, ce peut être lu de deux manières différentes, voire complémentaires :


Elle était ouvrière et peu fortunée bien entendu. Mais elle avait accompli, avant de passer en jugement, x années souvent de prison secrète, préventive, au cours desquelles elle n’était alimentée que sur ses fonds propres, c’est-à-dire sur le fruit de la vente aux enchères de ses biens justement. D’où l’ironie implicite... “biens qu’elle n’avait pas”, pour la simple et suffisante raison qu’on les lui avait déjà pris !

Second exemple, n°108 page 257, choisi pour le nom célèbre de Péreire :

Leonor Pereira, natural de Evora Ciudad, Reyno de Portugal, y residente en la Ciudad de Cordoba, muger1 de Manuel de Galvez, que vendia lienços por las calles en la Ciudad de Cordoba, reconciliada en la Inquisicion de Granada en treinta de Mayo de mil seiscientos y setenta y dos, por judaiçante1, relapsa pertinaz, faliò al Auto con insignias de relaxada; le yòsele su sentencia con meritos, y fue relaxada à la justicia, y braço seglar, con confiscacion de bienes, y muriò penitente.

Ici nous voyons une Leonor Pereira, d’Evora au Portugal mais résidant à Cordoue, épouse d’un colporteur vendant des toiles de porte en porte, condamnée par l’Inquisition à Grenade comme judaïsante le 30 mai 1672 et revenant devant le tribunal - récidiviste donc - condamnée à mort, remise au bras séculier, et qui mourut repentie, on ne nous dit pas à quel âge. Combien de temps cette courageuse femme “obstinée” a-t-elle vécu en prison avant d’en finir par la mort, étranglée puis brûlée 2 ? Tous ces “nouveaux-chrétiens”, nés au Portugal, généralement anciens Espagnols revenant librement puisque “chrétiens”, (et là était le danger...) dans leur pays d’origine, ici un siècle et demi après leur départ, ne se rendaient pas compte qu’ils constituaient un excellent “gibier d’Inquisition”, laquelle, grâce à ses “familiers” - entendez “délateurs-informateurs” - disposaient de solides dossiers sur les personnes exerçant le judaïsme même en secret, et ce des deux côtés de la frontière  ! 

A noter que les sentences de l’Inquisition n’étaient exécutées que par le bras séculier, la justice civile. Ce qui confirme bien, en passant, que l’Inquisition d’Espagne était tout autant une émanation de la royauté que de la papauté !

Mais on trouve, au fil des pages, quelques exemples moins dramatiquement monotones :

tel ce Geronimo Galloto y Corsalon, aliàs Don Pablo Joseph Preconi, né à San-Marcos en Sicile et résidant à Madrid, âgé de vingt-neuf ans, accusé devant le tribunal de dire la messe et confesser sans avoir été ordonné (prêtre), qui abjura ses erreurs, fut sermonné, reçut deux cents coups de fouet en public, dans la rue, et fut expulsé définitivement d’Espagne non sans avoir à purger d’abord cinq années dans les galères de sa majesté et s’être vu interdire à vie toutes fonctions et habits ecclésiastiques...   (N° 5, page 203)

 ou telle Inès Caldera3 (N° 10, page 206), originaire de Castel David au Portugal et résidant à Arroyo del Puerco, fileuse âgée de trente-quatre ans, comparaissant devant le tribunal pour s’être mariée trois fois, qui fut admonestée et condamnée à deux cents coups de fouet en public, interdite de séjour à Madrid, Llerena, Villas de Arroyo, Membrio,  San Vincente et huit lieues alentour, pour quatre ans4.

et pour terminer, un “coup d’épée dans l’eau” (N° 71, page 241), avec ce Don Rodrigo del Caño, marchand portugais habitant Malaga, judaïsant, absent en fuite, condamné en effigie (statue) avec confiscation de ses biens, qu’il n’avait d’ailleurs pas... 

Jean Carasso

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