Comment l’Espagne et le Portugal réagirent-ils face à la Choah ? (en anglais) - Bernd Rother

La traduction est de la Rédaction.

Nombre de lecteurs nous ont demandé,  au fil des années, de consacrer une étude à l’attitude des gouvernements espagnol et portugais durant l’occupation allemande de l’Europe et le mortel danger couru par les Juifs en cette période.

Qu’ont fait Espagnols et Portugais pour offrir quelque protection aux Juifs ?

Nous apportons une réponse
- forcément synthétique et relativement brève,  donc incomplète - à cette question,  sous la signature de Bernd Rother, de Potsdam.

Ce docteur ès-lettres de 43 ans travaille comme historien et dirige le département d’Études Sépharades au Moses Mendelssohn Zentrum de Potsdam.
Il enseigne à l’Université de la même ville sur le même thème.

Ce travail inédit réalisé pour notre publication est fondé sur une conférence que Bernd Rother a récemment prononcée à Londres, dans le cadre des Dixièmes Rencontres Britanniques sur les Études Judéo-Espagnoles, qui se sont tenues du 29 juin au 1er juillet 1997, alors que 1997 marque le cinq-centième anniversaire de la conversion forcée de tous les juifs du Portugal, ceux qui y vivaient précédemment comme ceux qui s’y étaient réfugiés depuis l’Espagne lors de l’expulsion de 1492.

Nous traiterons dans ce numéro de l’attitude de l’Espagne, et dans le prochain plus spécifiquement de celle du Portugal bien que les deux soient intimement liées pour des raisons géographiques évidentes. Ultérieurement nous rendrons hommage à quelques Espagnols courageux.

La Rédaction


Après la chute de la France en juin 1940, un flot de réfugiés, souvent juifs, affluèrent vers l’Espagne. Pour la majorité d’entre eux, ce pays ne devait constituer qu’une étape. Durant les premières semaines, les autorités espagnoles frontalières laissèrent le passage à tous les réfugiés munis de visas portugais.

Le consul d’Espagne en la ville frontalière d’Hendaye estima avoir fourni environ 2000 visas en huit jours. Mais quelques semaines après, les Espagnols fermèrent leur frontière. En septembre 1940 ils ne la rouvrirent qu’au point de passage de Port-Bou/Cerbère sur la côte méditerranéenne. À la fin de la même année les consulats espagnols furent autorisés à distribuer des visas à tous les citoyens d’états non-belligérants et à ceux de nations belligérantes, âgés de plus de trente ans ou de moins de dix-huit, sans que la demande ait besoin d’être transmise à Madrid, si ces personnes disposaient déjà d’un visa portugais et d’un visa pour une destination finale.

Aucun des décrets espagnols concernant les réfugiés ne mentionnait le mot “religion” ou “race” et ces notions ne figuraient pas non plus sur les formulaires à remplir. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est si difficile d’estimer le nombre de réfugiés juifs ayant transité par l’Espagne.

En novembre 1942, après le débarquement allié en Afrique du nord, les troupes allemandes occupèrent la France du sud. De nouveau, des milliers de réfugiés se présentèrent à la frontière franco-espagnole. Quand, le 25 mars 1943, les autorités espagnoles décidèrent de fermer leur frontière aux réfugiés dans l’illégalité - et quasi tous les réfugiés étaient dans ce cas - venant de France ou de plus loin, les Alliés protestèrent promptement. En avril, la frontière fut rouverte. De ce moment jusqu’à la fin de la guerre, l’Espagne toléra l’entrée de réfugiés illégaux et peu furent refoulés, mais on en compte néanmoins nombre de cas, en 1943 comme en 1944.

Lorsque, faute de visas, ces réfugiés admis ne pouvaient entrer au Portugal, les hommes furent internés au camp de Miranda del Ebre, au nord de Burgos,  les femmes enfermées dans des prisons de la même région d’où elles furent d’ailleurs relâchées rapidement. La vie à Miranda était dure, mais pas essentiellement différente de celle dans les prisons espagnoles de l’époque. Il n’existait dans ce camp aucune discrimination relative aux Juifs.

Au commencement de 1943, après une dure grève de la faim pour protester contre les trop difficiles conditions de vie, de nombreux internés furent relâchés. Ceux des pays alliés non occupés par l’Allemagne furent expulsés d’Espagne, ceux sans nationalité et de pays occupés furent assistés par des organisations caritatives, essentiellement par l’American Jewish Joint Distribution Committee - dit “Joint” -  qui agissait semi-officiellement depuis Madrid dès le début de 1943.

Quoique l’Espagne dans la majorité des cas n’ait point empêché l’entrée de réfugiés incluant nombre de Juifs, il doit être bien clair que les motifs essentiels de cette tolérance n’étaient pas d’ordre humanitaire, ni de refus de la politique allemande en la matière, mais seulement dus à l’acceptation de ces réfugiés par le Portugal. 


Si les Portugais, qui agissaient ainsi parce qu’ils savaient les réfugiés uniquement en transit dans leur pays vers les Amériques n’avaient pas accepté ces réfugiés, l’Espagne les aurait aussi refusés.

C’est ce qui distinguait l’Espagne de pays comme la Suisse ou la Suède où l’entrée de réfugiés signifiait leur séjour jusqu’à la fin des hostilités.

On ne peut que supputer le nombre de personnes qui profitèrent de cette politique, et la proportion de Juifs parmi eux. Des estimations de l’historien allemand Zur Mühlen concernant les chiffres du transit par le Portugal, chiffre par conséquent valable grosso modo pour l’Espagne, il découle que 80000 personnes furent acceptées en transit, dont 90% de Juifs, soit plus de 70 000.

Après la chute de la France, l’Espagne fut directement concernée par les persécutions nazies et les mesures correspondantes prises par le gouvernement de Vichy, parce que la France était le pays où vivaient le plus grand nombre de Juifs espagnols. Les mesures allemandes et françaises, prises dès l’automne de 1940, impliquaient le recensement de tous les Juifs, leur retrait de bien des secteurs de la vie quotidienne et professionnelle et la confiscation de leurs propriétés en vue d’une “aryanisation” future. Le gouvernement de Franco ne s’op-posa pas au recensement des Juifs espagnols mais insista sur sa volonté de sauvegarder leurs droits et propriétés en les faisant gérer par des administrateurs espagnols et non français ou allemands. Le gouvernement espagnol montra plus d’intérêt dans la sauvegarde des biens que dans celle des personnes propriétaires. Et il réussit moins bien à éviter des arrestations. En général les Juifs de pays neutres étaient exempts des rafles et persécutions antijuives, mais des arrestations “par erreur” eurent tout de même lieu : très peu de personnes dans ce cas furent libérées.

Dans cette perspective, le Consul Général d’Espagne à Paris, Bernardo Rolland1 , proposa à son gouvernement en septembre/octobre 1941 l’évacuation des Juifs ressortissants vers le Maroc espagnol. L’ambassade d’Allemagne à Paris ainsi que son ministère de tutelle à Berlin approuvèrent cette initiative, mais la gestapo s’y opposa.

Au commencement de 1943 les gouvernements de pays neutres furent sommés - par le ministère allemand des affaires étrangères - de rapatrier leurs Juifs ou d’accepter pour eux le sort commun aux autres Juifs, ce qui signifiait leur déportation vers des camps d’extermination. L’Espagne refusa tout d’abord le rapatriement de ses Juifs nationaux, vivant essentiellement en France et en Grèce, proposant en alternative leur expulsion vers la Turquie ou les Amériques, ce que l’Allemagne refusa. Alors seulement l’Espagne accepta leur rapatriement. Mais les consulats et ambassades reçurent des instructions secrètes pour ne fournir qu’avec parcimonie les certificats de nationalité. Contrairement à leurs déclarations répétées après la guerre, jamais les pouvoirs publics espagnols ne s’employèrent à aider des Juifs non-espagnols.

En 1940, environ 2 500 Juifs sous documents espagnols vivaient en France. Seulement 500 d’entre eux furent reconnus par le gouvernement espagnol comme citoyens et furent ainsi admis en Espagne. On sait peu de ce qui arriva à ceux qui restèrent en France. Dès octobre 1943 les arrestations se succédèrent. Serge Klarsfeld compte 145 déportés parmi eux, mais ces chiffres sont incomplets.




      En Grèce, 367 2 sur les 520 Juifs espagnols de Salonique furent rapatriés après quelques mois de séjour dans l’un des sous-camps de Bergen-Belsen3 . Les 160 personnes restantes réussirent à partir vers Athènes, en zone d’occupation italienne, ou dans la maquis. Mais 155 d’entre ceux-là, ou d’Athènes, furent pris en mars 1944, déportés le 2 avril vers Bergen-Belsen, - ce fut “Le deuxième groupe” - et seulement libérés le 15 avril 1945 par les troupes américaines.

L’Espagne n’autorisa pas les rapatriés à s’installer dans le pays. Au contraire, l’acceptation de nouveaux groupes était conditionnée par le départ d’autres en même nombre, ce qui demandait du temps. D’où la longueur du séjour à Bergen-Belsen de ceux du premier groupe durant les tractations. Ce n’est qu’au début de 1944 qu’une solution fut trouvée avec l’ouverture d’un camp près de Casablanca, où ces Juifs espagnols furent envoyés.

L’aide aux Juifs de Hongrie à la fin de 1944 constitue un chapitre bien particulier. Jusqu’à la fin du printemps 1944 les Juifs de Hongrie étaient exempts de déportation. Mais à l’invasion allemande et en quelques semaines4 tous les Juifs, hors ceux de Budapest, furent déportés. En octobre 1944 commença aussi la déportation de ceux de Budapest, les plus nombreux. Les représentations diplomatiques des pays neutres 5, avec le concours de la Croix-Rouge Internationale émirent des “lettres de protection” pour des milliers de Juifs. Dans bien des cas, cela garantissait leur survie 6. L’Espagne fournit 2300 de ces certificats, à quoi il faut ajouter 500 mais peut-être jusqu’à 1200 visas pour Tanger, essentiellement à des enfants. L’effet de ces visas - puisqu’il n’était pas question de se déplacer... - était équivalent à celui des certificats. Aucun des bénéficiaires de ces certificats et visas n’avait de famille en Espagne, comme il était d’ailleurs établi par les documents eux-mêmes. En fonction de la situation militaire très claire à l’automne 1944, ce fut la première fois que Madrid protégea des Juifs étrangers.

Bernd Rother

 

Pour sa documentation, l’auteur a consulté de nombreuses archives en Espagne 
( administratives à Alcalá de Henares,  des Affaires Étrangères à Madrid,  bureau des informations diplomatiques à Madrid), à Paris (CDJC), Jérusalem (Archives du JOINT), Bonn (Archives politiques externes), Amsterdam (Rijksinstituut voor Oorlogsdocumentatie)  et recommande la lecture des livres rappelés en note
7.

Il se tient, par l’intermédiaire du journal,  à la disposition de lecteurs qui souhaiteraient voir éclairé tel épisode ou point particulier.

Nous publierons dans le prochain numéro la suite de cet article, concernant le Portugal cette fois, et ultérieurement rendrons hommage à ces Espagnols courageux,  tels Bernardo Rolland et d’autres.

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