Trois écrivains Le médecin-poète David del Valle Saldaña (en espagnol) - Harm den Boer

Harm den Boer, enseignant à la Faculté des Lettres de l’Université d’Amsterdam,  nous raconte ici la curieuse histoire d’un médecin poète sépharade du XVIIIème aux Pays-Bas. 
La traduction de cet article inédit a été assurée par la Rédaction.

Au début du XVIIIème siècle un jeune Espagnol arrive en Hollande. Il s’appelle Félix Saldaña; il est né en 1699 et a habité Badajoz, en Estrémadure. Pour quelles raisons a-t-il quitté ces chaudes terres hispaniques pour l’humide climat nordique ? Son inscription à la faculté de médecine d’Utrecht est-elle due à la recherche d’un avenir meilleur, d’un climat académique plus stimulant que celui qui régnait dans les stériles collèges espagnols d’alors ?

Mais voici que nous le voyons arriver à Amsterdam, dans la communauté sépharade de Talmud Torah. Félix se fait circoncire et adopte, dans la synagogue, le nom de David del Valle. Bientôt il épouse une jeune juive. Un an après viennent le rejoindre l’un de ses frères et leur père qui se fait circoncire à cinquante-six ans.

Cette petite histoire familiale illustre les drames qui pouvaient se dérouler encore en Espagne trois siècles après l’expulsion des juifs. Les Saldaña s’étaient vu inquiétés pour leur identité “converse”, l’Inquisition ayant arrêté des membres de leur famille sous l’inculpation de “judaïser”. Quelque chose dut arriver pour qu’ils aient pris la décision radicale d’abandonner leur patrie et de recommencer leur vie en terre étrangère.

Nous ne savons pas vraiment l’impact qu’eurent le déplacement et le changement de religion du jeune médecin espagnol, dont nous commenterons ici la production littéraire. La découverte récente d’une œuvre rare qu’il publia à Amsterdam nous offre cependant certaines clés. Nous nous référons à Certamen penitentiale. Batalla penitente, un poème composé par David, imprimé en 1733 alors que l’auteur était déjà installé depuis plus de douze ans aux Pays-Bas.

Le thème de la pénitence est un des motifs récurrents dans la littérature des juifs d’origine converse : de nombreux poèmes, dialogues, sermons ou traités insistent sur la nécessaire “pénitence” ou “contrition” des fidèles. Ils reflètent l’urgence que ressentaient ces nouveaux- juifs à surmonter leur passé catholique considéré comme un abandon du Dieu d’Israël et la “culpabilité de l’ “idolâtrie” 1 : manquait alors en quelque sorte la “purge” de la pénitence.


En son poème David del Valle rappelle les moments où le Peuple d’Israël s’écartait de son Dieu, mais aussi les autres où il invoquait Son nom et qu’Il accourait à son aide.

Le moi du poète et le peuple d’Israël se fondent en une voix collective qui confesse les fautes et promet pénitence. Le tout sous la forme, comme l’indique le titre, d’une bataille militaire. Le pécheur est confronté à une terrible armée de péchés contre lesquels il doit livrer une rude bataille. Armé de sa valeur et certain de l’aide divine il sait qu’il obtiendra la victoire. A un moment notre poète nous rappelle avec un orgueil tout hispanique que sa patrie est l’Estrémadure, la terre des fiers conquérants... Mais le poème ne reflète pas la bataille individuelle de Félix/David Saldaña et il n’a pas ce caractère si héroïque. En fait, le thème de la pénitence serait la plaie que constituent les vers. Dans le ton épique du poème la présence de ces minuscules bestioles produit un violent contraste... mais en réalité pour les habitants des Pays-Bas les vers sont une plaie; ils attaquent les digues en bois, protection vitale des Hollandais contre leur ennemi naturel : la mer. La menace était si prégnante à l’époque que les pouvoirs publics avaient décrété en 1733 quelques jours de jeûne et de pénitence pour implorer l’aide divine. En chaire dans les églises protestantes, mais aussi dans les synagogues, étaient dites des prières spéciales; on considérait cette plaie comme un châtiment de la Providence que seule une pénitence collective pouvait faire révoquer.

David del Valle transmet à travers son poème tout le sérieux de la circonstance mais n’oublie pas une note plus légère, un allègement qui suscite le sourire. Ses amis poètes avaient bien remarqué que l’humour du docteur était encore sa meilleure médecine : “Il n’est de doute que le sel nuit/lorsqu’appliqué aux vers/il nous assainit/sur ordre de Saldaña”2. Ainsi le médecin supplie le Dieu d’Israël d’assister les Provinces-Unies contre la “véreuse cruauté”. Le ton de  La batalla penitente est toutefois sérieux et dévôt, montrant aussi que la littérature des Sépharades n’est pas faite uniquement de conflits d’identité “d’âmes en litige” 3  comme on a parfois tendance à le croire chez les juifs d’origine converse. La poésie de Saldaña exprime aussi la saine vitalité et la joie que procurent les muses...

C’était là, semble-t-il la vocation authentique de David/Félix del Valle Saldaña. Le médecin de Badajoz et de l’Amstel 4 nous a laissé une œuvre répartie en onze manuscrits révélant son talent festif et sa bonne humeur salutaire. Il écrivit des poèmes à l’occasion du mariage de jeunes gens d’importantes familles sépharades, il dédia des chansons et de petites œuvres théatrales à la Maison d’Orange lors de la naissance de Guillaume V ou de la mort du prince Guillaume IV. Il consacra deux recueils dédiés à l’amour profane aux titres éloquents de “L’Aphro-disiaque” et  “La Chair”. De fait, dans une atmosphère mondaine, protégé par l’influente famille de Pinto, David del Valle constituait le centre d’une petite nébuleuse littéraire et divertissait l’assistance par des poèmes érotiques jouant sur ses connaissances anatomiques... Dans ces circonstances il semblait avoir vraiment surmonté les angoisses qui avaient marqué un moment de sa vie5.

Harm den Boer

Comments