Regimento do Santo Officio da Inquisiçaõ dos reynos de Portugal

Réglement du Saint-Office de l’Inquisition au royaume du Portugal, Lisbonne 1640.

Une inquisition c'est étymologiquement une enquête, non destinée par nature à se perpétuer. Si la première, créée au début du XIIIe siècle contre les hérésies du Midi de la France, fonctionna bien ainsi, il n'en fut pas de même de l'Inquisition fondée à la demande de la reine de Castille par une bulle de Sixte IV en 1478. Engagée pour enrayer la progression des fausses conversions du judaïsme à Séville, la première équipe d'inquisiteurs arriva fin septembre 1480 : le 6 février suivant,  la fleur de la société sévillane périssait sur les bûchers du premier auto da fé espagnol.

Cette enquête locale ayant révélé des ramifications à l'échelle nationale entre familles incriminées, au lieu de plier bagage les juges s'installèrent; en quelques années un réseau de tribunaux sédentarisés, hiérarchisés autour d'un Conseil - la Suprême, un des grands rouages de l'Etat - créé en 1482 et présidé par un Inquisiteur Général nommé par le roi, couvrit les royaumes de Castille et d'Aragon. En moins de vingt ans une législation - d'inspiration canonique et médiévale1 - fixée par des Constituciones donna forme à ce qu'on a qualifié de “code de la terreur”2 . Le système, parfaitement au point dès 1500, devait durer trois siècles et demi !3 Entre temps, le décret d'expulsion des juifs d'Espagne en avait poussé beaucoup vers un Portugal encore vierge d'Inquisition, et accru les conversions opportunistes. 

Le Saint-Office, institutionnalisé, devint très vite une administration redoutablement efficace grâce, notamment, à l'introduction du secret dans la procédure, à la constitution d'archives, à une minutieuse législation interne fixée pour l'essentiel dès la fin du XVe siècle,  puis complétée par des décrets du Conseil, nourrie par l'expérience de terrain des inquisiteurs, et périodiquement remise à jour 4. Recueils d'instructions spécialisés, manuels de procédure, guides abrégés, répertoires alphabétiques - souvent manuscrits, parfois imprimés - étaient les instruments quotidiens à portée de main de l'inquisiteur 5: tout y était prévu, et ils constituent pour l'historien une source importante. Rappelons que les inquisiteurs - des juges, avant tout -  étaient des juristes de haut niveau.

L'Inquisition portugaise 6 s'inspira du demi-siècle d'expérience de son modèle espagnol. Des Regimentos - ces manuels de l'inquisiteur - successivement remaniés s'échelonnèrent du milieu du XVIème à la fin du XVIIIème siècle : 1552, 1570, 1613 (le premier qui fut imprimé), 1640, 1774. Notons que celui de 1640, cinq fois plus épais que le précédent, s'en distingue sur un point capital : il détermine avec précision les peines correspondant à chaque type de délit, ce qu'aucun des autres codes n'avait fait. Jusqu'alors les inquisiteurs en décidaient conformément à la juridiction séculière, en conscience et selon la qualité de l'accusé, de ses fautes et des indices. Ce texte fit autorité pendant près d'un siècle et demi (période de grande virulence du tribunal portugais) : c'est dire son importance. 

Un exemplaire de ce Regimento do Santo Officio da Inquisiçaõ dos Reynos de Portugal, rédigé et publié sur ordre de “l'Illustrissime et Révérendissime Seigneur Evêque Dom Francisco de Castro, Inquisiteur Général du Conseil de sa Majesté”, figure dans le fonds Elie Nahmias : un grand volume, parfaitement conservé, de 36 x 25 cm., relié en cuir fauve, comprenant 242 pages, édité en 1640 à Lisbonne par Manoel da Sylva dans le Palais des Etats - Em Lisboa, nos Estaos - situé sur la place du Rossio et qui fut longtemps le siège du tribunal. Ouvrons-le.

Dans un préambule du 22 octobre l'évêque Inquisiteur Général Francisco de Castro présente et impose le nouveau code : en inspectant lui-même les tribunaux du royaume il avait constaté que le Regimento établi par son prédécesseur Pedro de Castilho en 1613, et parfaitement adapté aux conditions d'alors, avait dû être au fil du temps complété par de nouvelles instructions. 


Pour remédier à cette dispersion, source d'erreurs ou d'omissions, on avait regroupé ces textes en un code rénové. Une commission d'experts avait, à la lumière des traités théoriques les plus autorisés, tout révisé : anciens codes, lois, décrets, rapports d'inspection, etc., en s'assurant de leur conformité avec les dispositions canoniques, conciliaires ou pontificales. Ayant force de loi le nouveau Regimento abrogeait tout texte antérieur : les ministres devraient s'y référer exclusivement. L'ouvrage comprend trois livres divisés en chapitres - titulos -  dont voici la teneur.

Le premier livre [76 pages et 22 chapitres] traite du personnel inquisitorial, de ses fonctions et des locaux: Dos ministros, & officiaes do Santo Officio,  & das couzas, que nelle hà de haver.  On y précise le nombre, la qualité, les obligations des inquisiteurs et autres ministres et officiers. Les premiers devaient être non seulement “vieux chrétien” 7, ecclésiastiques et universitaires,  mais également issus de la noblesse. On précise la nature des pièces - bureaux, archives ou caza de secreto, chapelle, prison secrète (préventive où l'on isolait l'inculpé), salle de torture, cour, dépense, etc. -, le nombre et la disposition des portes et des fenêtres. Exemple : la salle d'archives, protégée de l'extérieur par des barreaux de fer bien serrés, n'avait qu'une seule et solide porte ouvrant directement sur le bureau des inquisiteurs, munie d'une serrure à trois clefs, confiées à trois personnes différentes. Au long des vingt derniers chapitres sont précisées les fonctions (et leurs limites) de chaque agent du tribunal, des plus puissants (inquisiteurs, procureurs, qualificateurs) aux plus modestes (concierges, geôliers), en passant par tous les fonctionnaires intermédiaires : trésoriers, économes, secrétaires, policiers chargés des arrestations et du service d'ordre. Un chapitre est consacré au médecin,  au chirurgien et au barbier; on y précise leurs obligations, notamment celles des premiers : non seulement soigner les prisonniers mais déterminer si l'inculpé était capable, et dans quelle mesure, de supporter la torture; ils faisaient aussi office d'expert psychiatrique et de médecin légiste. Tout cela en une page où l'on précise d'entrée : appelé au chevet d'un prisonnier, le médecin ou le chirurgien devra l'écouter avec attention et charité afin que les détenus voient bien qu'on se soucie de leur santé : que os prezos vejão, o cuidado, que se tem de sua saude. Pour un peu, on s'attendrirait....

Le second livre [73 pages, 23 chapitres]  est consacré à la procédure : Da ordem judicial do Santo Officio. Comment recevoir les dénonciations et procéder contre les dénoncés, préparer et mener un procès.  Ainsi,  on expose la marche à suivre pour les interrogatoires et, notamment, les questions très précises à poser lors du premier : l'inculpé devait décliner son identité, celle de ses parents, grands-parents, oncles et tantes, frères et sœurs, conjoint, enfants, préciser s'ils étaient vieux ou nouveaux-chrétiens et si un membre de la famille avait déjà été condamné par le Saint-Office; on l'interrogeait sur son niveau d'instruction et l'éducation religieuse qu'il avait reçue, en vérifiant ses connaissances en ce domaine; on lui demandait de raconter sa vie, de préciser les endroits où il avait vécu, par où il était passé, les personnes qu'il avait fréquentées, connues ou simplement rencontrées. Tout était soigneusement consigné, chaque déclaration formant un paragraphe séparé, afin qu'on pût utilement se retrouver dans les généalogies. On saisit d'emblée comment les inquisitions ibériques ont pu constituer d'efficaces fichiers de personnes suspectes à partir des déclarations recueillies lors des interrogatoires, rigoureusement conservées et exploitées, d'où l'importance des archives et le secret jaloux dont on les entourait. Les autres chapitres traitent des multiples aspects du procès : à qui, quand et comment appliquer la torture; le cas du détenu qui tombe malade ou qui meurt en prison; celui des fugitifs ou contumaces, etc. L'avant-dernier porte sur l'ordonnance et le déroulement de l'auto da fé. Le dernier traite des cas réservés au Conseil et à l'Inquisiteur Général : on y mesure, par rapport à 1613, le renforcement de leurs pouvoirs respectifs .



       Le troisième livre [53 pages, 27 chapitres] est réservé aux peines prévues pour chaque délit : Das penas que haõ de haver os culpados nos crimes, de que se conhece no Santo Officio. Rappelons que cette partie, essentielle, distingue ce Regimento des précédents. La seconde moitié traite des cas de : blasphème, irrévérence envers l'Eglise, sorcellerie, bigamie, sollicitatio pendant la confession, impostures diverses,  faux témoignages, évasions, sodomie. La condamnation post-mortem ayant sinistrement caractérisé la procédure inquisitoriale, l'avant-dernier chapitre envisage le cas de l'inculpé défunt :  déclaré coupable il était exhumé et brûlé. Les dix premiers traitent des délits d'hérésie proprement dite ou d'apostasie, dans lesquels entre évidemment - et en priorité puisqu'il est à l'origine du tribunal - le cryptojudaïsme. Les inquisiteurs espagnols désignèrent d'emblée la pratique secrète du judaïsme par un baptisé comme une hérésie, par un usage abusif du terme.  Et sur le document présenté ici, on lit dès le premier chapitre : culpas de judaismo, ou de qualquer outra heresia, ou apostazia.... A ce type de délit correspondaient des châtiments spécifiques : peines spirituelles, habit pénitentiel (san-benito), abjuration, interdiction de certaines professions, réclusion, bannissement, perte des biens et, dans les cas jugés désespérés par les inquisiteurs, la remise au bras séculier : relaxação à Curia secular, entendez la mort par le feu appliquée par la justice civile, qui prenait le relais. Sans entrer dans le détail du livre notons au passage un délit bien spécifique : celui de fautoria, le fait de porter assistance à un hérétique - de le cacher, lui ou ses biens, de mentir en sa faveur ou simplement, mais sciemment, de ne pas le dénoncer - étant assimilé à l'hérésie;  il pouvait en coûter au bienfaiteur quelques années de galères ! L'ouvrage se termine par le texte-modèle d'un Edit de délation, des formules de serment, de réconciliation et d'abjuration, pièces suivies d'un remarquable index thématique de trente pages... 

Ce Regimento portugais de 1640 témoigne de la formidable - et donc redoutable - organisation du tribunal très ambigu que fut l'Inquisition ibérique, constitutionnellement d'Eglise et d'Etat, dont les ministres, juristes et théologiens, avaient la double et trouble vocation de servir le droit et la foi. Un tribunal d'exception qui perdura, et s'institutionnalisa si bien qu'on a vu en l'inquisiteur un “fonctionnaire de la foi” 8! Mais ce texte normatif est loin, par nature, de rendre compte de la réalité, douloureusement inscrite en lettres de sang et de feu dans les corps et dans les âmes des condamnés. Il faut la chercher ailleurs : au cœur des procès conservés dans les archives secrètes, ou entre les lignes publiées d'une relation d'auto da fé. 

Michèle Escamilla-Colin





Sous la direction de Pierre Chaunu,

Michèle Escamilla-Colin a soutenu en 1991

une thèse remarquée : 

“Crimes et châtiments dans l’Espagne inquisitoriale”.



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