Les juifs du bassin de l’Èbre au Moyen-Âge Témoins d’une histoire séculaire - Béatrice Leroy

Editions J. et D. 
18 rue de Folin, 64200 Biarritz, 1997, 
192 pages, intéressant glossaire, abondante bibliographie par chapitre.

Elle nous fait penser à une archéologue, Béatrice Leroy ! Une archéologue acharnée, infatigable, qui revient chaque année à la belle saison sur le même chantier de fouilles, approfondit celles-ci, et en étend la superficie.

Telle cette archéologue mythique mais bien réelle, Béatrice Leroy étend son aire habituelle - la Navarre - vers le cours entier de l’Èbre, et approfondit sans cesse grâce à de nouveaux documents sa réflexion historique, mais quasi-philosophique sur ces juifs hispanophones qu’elle s’est mise à observer (à aimer ?) il est déjà des décennies.

Elle nous fait participer à leur vie quotidienne dans cette Espagne médiévale en cours de reconquête sur les musulmans entrés au VIIIème siècle par l’Andalousie et qui, en moins d’une dizaine d’années, étaient parvenus jusqu’à l’actuelle frontière française des Pyrénées, et au delà.

L’auteur nous promène “par la main” pourrait-on dire dans les aljamas, semble connaître chacun par son nom et ses fonctions, son métier, ses occupations, ses relations humaines. Et elle n’avance rien de tout cela sans citer le texte qui l’y autorise. Pratiquement elle connaît les principaux noms dans chaque aljama (voir pages 40, 62, 76, 83, 110 et 112...), ce qui nous permet incidemment de repérer ceux qui nous seront, après l’expulsion, familiers dans l’Empire ottoman1.

Elle nous rappelle que la Navarre était le plus vaste royaume chrétien vers l’an mil, peu à peu “grignoté” par les voisins : la Castille, la France, l’Aragon. La Navarre vécut plus tard une période sous administration française (la maison de Champagne de 1234 à 1276, puis la maison d’Evreux de 1328 à 1442.) 2.

Dans ces périodes les juifs sont donc organisés en communautés plus ou moins auto-gérées, du moins concernant la collecte de l’impôt dû à la Couronne, à laquelle ils “appartiennent”, voyagent, échangent, voire jouent un rôle politique, souvent par le truchement de leurs médecins lettrés, que fréquemment les princes choisissent pour veiller sur leur santé et leurs intérêts, financiers aussi bien que diplomatiques.


S’il est difficile d’estimer le nombre des juifs en Espagne dans ces siècles de la Reconquista progressive sur les musulmans, la proportion globale de 10% est considérée comme acceptable par la plupart des historiens, variant selon les royaumes. Ces citoyens parfaitement intégrés comme on s’exprimerait aujourd’hui, pratiquent tous les métiers, depuis l’agriculture jusqu’à l’artisanat surtout (en compagnie, ici, des Maures), le commerce local, voire régional ou plus lointain et, par voie de conséquence celui de l’argent, souvent pour de bien petites sommes. Et cette activité les rapproche du monde politique, parfois des grands.

Quelques uns sont les conseillers officiels des princes, et connus comme tels 3  avec beaucoup de pouvoir dans la période 1380-1410 par exemple.

Ceci nous est assez surprenant : l’auteur nous affirme implicitement puisqu’elle n’en traite pas,  que la vague d’antijudaïsme de 1391 si meurtrière dans le sud du pays et qui alla s’atténuant en progressant vers le nord n’a pas affecté la Navarre. Mais localement la communauté de Barcelone, non située en Navarre mais en Catalogne, a tout de même souffert en 1285 et disparu en 1391 pour ne renaître qu’au XXème siècle ! (quelques centaines de conversos y ont survécu, gibier d’Inquisition un siècle plus tard pour ceux qui continuèrent à vivre leur foi en cachette.)

Béatrice Leroy nous rapproche enfin des grands noms de ces communautés : Benveniste médecin (1130/1210) à Lerida et Saragosse, les Cresque, les Abenardut - Tudela est une pépinière de lettrés - et aborde au passage les querelles philosophiques et “disputes” théologiques (Barcelone en 1263, avec le rabbin Nahmanide de Gérone et un juif converti comme adversaire chrétien, puis Paris vers 1270 et Tortosa, 1413/1414) où - dés pipés - l’Eglise devait nécessairement - on dirait aujourd’hui “statutairement” - prendre le pas sur la Synagogue et montrer l’aveuglement de cette dernière qui n’a pas identifié le Messie dans le personnage du Christ.

La Navarre, royaume indépendant, résiste à l’expulsion générale décrétée en 1492 et les trois mille juifs y demeurant accueillent au contraire entre un et deux mille réfugiés, jusqu’à l’expulsion de 1498. Sortir de Navarre à ce moment était difficile pour des juifs puisque tous les royaumes alentour les avaient interdits de séjour, y compris la France depuis 1394, officiellement. Une forte proportion des juifs y acceptèrent donc la conversion.

Toutefois les passages de conversos s’effectuèrent peu à peu vers Saint-Jean-de-Luz, Bayonne, puis plus loin Rouen, Anvers, Amsterdam, Altona. Officiellement rien ne les empêchait de voyager puisqu’ils étaient catholiques. Mais l’Inquisition était fort active...

En France, les émigrés qui purent patienter, ou leurs descendants, obtinrent des “Lettres patentes” royales dès 1550, toujours renouvelées ensuite au début de chaque règne, jusqu’à l’émancipation apportée par le Révolution.

L’auteur conclut sobrement, mais ça n’est pas le sujet du livre, “qu’il est toujours dommage (pour un pays) d’éloigner ceux qui font partie d’un certain paysage urbain, et les juifs du XVème siècle faisaient partie de ce paysage... mais l’Espagne (de l’époque) ne pouvait pas avoir cette notion de pluralisme...”

Dans la langue d’Outre-Manche, on appellerait cela de “l’understatement” !

Jean Carasso

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