Izaque de Castro, O mancebo que veio preso do Brasil (en portugais) - Elias Lipiner

Le jeune homme qui fut prisonnier au Brésil.  Recife, Fundação Joaquim Nabuco,  Editora Massangana, 1992, 
319 pages,  nombreuses reproductions de documents originaux du XVIIème siècle.


L
a dimension internationale que prend de plus en plus l’histoire du judaïsme ibérique tient pour beaucoup au grand apport des historiens brésiliens, souvent d’origine ashkénaze, comme Anita Novinsky ou Elias Lipiner.  Faut-il rappeler ici la vieille tradition que les Juifs portugais, au XVIIème siècle, imposèrent aux Ashkénazes dans le nouvel empire colonial hollandais, dont dépendit un temps le Brésil ? Ceux-ci n’y étaient admis, comme à Livourne, qu’en se soumettant aux rites portugais. Voilà qui explique ce paradoxe que le premier rabbin des Ashkénazes du Surinam fut un David Pardo. Mais aujourd’hui l’enracinement des Juifs ashkénazes en terre brésilienne en a bien fait affectivement des Sépharades, héritiers des grandes heures de l’épopée marrane d’une rive à l’autre de l’Atlantique.

Déjà, en 1986, Elias Lipiner nous avait donné un excellent Gaspar de Gama , Um converso na frota de Cabral 1 ,  passionnante biographie de ce Juif d’origine polonaise, rencontré en Egypte par Vasco de Gama, dont il devint le collaborateur, puis le fils adoptif,  rare et lointain exemple de séphardisation, mieux de marranisation d’un Ashkénaze.  A propos d’Izaque de Castro, ce jeune martyr de dix-neuf ans, la science et l’objectivité de l’historien Lipiner ne parviennent pas à maîtriser l’émotion. Mieux, le parti-pris de détachement rend la narration d’autant plus pathétique.

Dans son “Histoire des Marranes”2, Cecil Roth dévoilait l’ambiguïté de ses sentiments en une approche où la sévérité transparaissait à travers l’admiration. En particulier, évoquant l’épître de Maïmonide absolvant, durant la période de l’intégrisme musulman almohade, les conversions forcées qui l’accompagnèrent, il déclarait : “Nous n’avons pas à considérer ici l’aspect éthique ou légal du problème. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la question. Un Juif français ou allemand de l’époque n’aurait pas parlé de la sorte. Une plus grande force d’âme règne au nord des Pyrénées (sic)”  Herman P. Salomon, auteur de la préface, allait plus loin encore que Roth, puisqu’il faisait de la résistance à la conversion l’exception, s’emparant, sans la critiquer suffisamment, d’une certaine historiographie chrétienne portugaise. Tout ceci est banal, même chez de grands esprits; on retrouvait chez Renan, à propos de la France du Sud, des préjugés de même nature que fustigea sévèrement Fernand Braudel dans “L’identité de la France” 3. 

Dans la famille de Castro, comme chez tant d’autres Marranes, les incertitudes des patronymes trahissent la commune destinée. A Bahia Izaque portera le nom de Joseph de Lis.  Né en juillet 1626 à Tartas, en Guyenne, de Cristóvão Luis et d’Isabel de Paz, sous le prénom de Tomás, Izaque fut circoncis à Amsterdam où ses parents,  revenant au judaïsme déclaré, adoptèrent les noms d’Abraham et Benvenida de Castro, souvent transcrit sous la forme de Crasto , courante jusqu’à ce jour à Lisbonne et Amsterdam.  Ils avaient déjà subi le baptême chrétien, mais on ignore si pour Tomás, comme il le prétendit par la suite, ils avaient réussi à s’y dérober. En tous cas, dès l’âge de neuf ans, en France, il avait été instruit dans la religion juive par un mensageiro de Levante , homme lettré en latin et en hébreu, lequel, séjournant chez Cristóvão et Isabel environ dix huit mois, lui donna des cours dans les deux langues.

C’est lors d’un séjour dans le Brésil portugais, venant du nord du pays encore occupé par les Hollandais, qu’Izaque fut arrêté. Selon les éléments du dossier il venait instruire dans la religion juive les nombreux nouveaux-chrétiens alors présents à Bahia, massivement revenus au judaïsme à la faveur de l’occupation hollandaise. Tout jeune encore, sa culture et son éducation firent sensation au Brésil. Les informateurs de l’Inquisition le décrivirent comme “l’homme le plus éminent de tout le Brésil” , et “le premier homme du monde pour ce qui est de la science et de l’urbanité” . Je ne puis m’empêcher d’évoquer Lucas, disciple de Baruch Spinoza, admirant chez ce dernier “une politesse de Cour dans une ville de commerce”; ou encore les échevins de Marseille de 1680, décrivant Josef Vais de Villareal, qu’ils voulaient faire expulser de leur ville, comme “un Juif de distinction”, bien que dangereux à leurs yeux.



      Grâce aux éléments puisés essentiellement dans le dossier de l’Inquisition,  Lipiner reconstitue d’une façon vivante et réaliste la société des nouveaux-chrétiens du Brésil au XVIIème siècle, mettant en lumière leur fidélité au judaïsme dans des conditions qui font douter de certaines analyses de Salomon et de Roth. Mais surtout, au delà de l’héroïsme de la foi, il souligne la noblesse de ces judaïsants pour qui le refus d’admettre le christianisme est dicté par la dignité et accompagne la proclamation d’un droit nouveau à l’orée des temps modernes : la liberté de conscience.4 C’est au nom de cette liberté qu’Izaque de Castro Tartas préfèrera le bûcher à l’abjuration.  Ainsi à l’audience du 22 octobre 1646 à Lisbonne affirmera-t-il que, entre le sacrifice de l’âme et celui du corps, il préférait perdre le corps;  et, en une formule que Corneille n’eût pas désavouée :  “Plutôt que de vivre dans l’infâmie, je préfère mourir dans l’honneur”.

Lipiner montre sa largeur de vue en analysant parallèlement la revendication de liberté de conscience chez les hérétiques juifs. Mais le fait nouveau est là : tout en contestant la réalité matérielle de son baptême, Izaque de Castro, invoquant le droit des gens, selon lui au dessus des lois nationales, soutient que dans tous les cas,  baptisé ou non, nul ne saurait être engagé par un baptême reçu à un âge où il n’y a pas juridiquement de consentement individuel valable.

Comparant Izaque de Castro et Uriel da Costa, l’auteur constate que les deux hommes tenaient pour acquis que l’intolérance religieuse devait être abolie dans tous les cas, quelle que soit la religion concernée. La modernité d’Izaque de Castro apparaît aussi en ce qu’il accepte la doctrine de la “raison” et des lois de la nature comme partie intégrante et essentielle de la loi de Moïse, dans la tradition de Maïmonide. Mais il s’écarte certes d’Uriel da Costa, en ce qu’il ne va pas jusqu’à affirmer comme ce dernier, qu’elles se substituent à cette loi.

Le récit du procès est hallucinant de vie et de vérité, et tout l’art de Lipiner est de conserver au jeune héros tant d’humanité dans la grandeur.  Quelle force aura permis à ce jeune homme de supporter trois longues années de controverses théologiques où les plus savants polémistes de l’Eglise portugaise se relayaient pour tenter d’infléchir ses certitudes et ses résistances, n’hésitant pas à introduire des espions dans sa cellule ? Cette fermeté tranquille, toute de dignité et d’exigence de liberté, lui valut d’être considéré par le jésuite Padre Manuel Cordeiro comme obstinado na perfidia judaica . Tant de résistance aggravait son cas : selon les théologiens qui lui étaient opposés, il ne pouvait alléguer l’ignorance puisque “plusieurs fois lui furent démontrées et prouvées les vérités de la foi catholique”.  Là résidait l’essence de l’intolérance catholique qui faisait de la croyance non point affaire de foi, mais vérité objective, rendant tout non-catholique, a fortiori baptisé, coupable sans excuse.

Néanmoins les inquisiteurs trouvèrent qu’il répondait en termes élégants et respectueux, bien qu’il arrivât à la conclusion que seule sa propre croyance, et nulle autre, pas même l’évangélique, serait la voie du salut.

Sa dialectique impressionnait ses juges auxquels il soumit un mémoire de quarante pages, accompagné de citations latines, d’une rare clarté didactique. Selon ses compagnons de cellule, il était capable de composer des poèmes en quatre langues, sans papier, mentalement, ce qui l’aidait à surmonter ses épreuves en exerçant son cerveau.

Longtemps après la mise à feu du bûcher, relate Jonas Abravanel, on l’entendit chanter le Shema Israël . Le retentissement fut si grand, même auprès des spectateurs catholiques, que les autorités suspendirent pour un temps les exécutions publiques. Lipiner analyse le mouvement d’admiration, de tristesse et de vénération qui parcourut à sa mort tout le monde portugais et sépharade. Il reproduit intégralement les poèmes en langue espagnole composés par chaque notable de la communauté d’Amster-dam, notamment ceux d’Ischack Israel Texeira, du Dr Ischack Semah, de Mosses Pinto Delgado, Jahacob de Pina; la célèbre élégie de Jonas Abravanel. Un poème anonyme d’un marchand de Hambourg clot cet hommage collectif. 


Ces poèmes furent publiés à Amsterdam sous le titre Elogios Varios que curiosos diversos Dedicaron Al Martirio de ISHAC DE CRASTO TARTAS, que in Lisboa Fue quemado de vivo, por santificaçion del Nombre del Señor Dios á 23 de Deciembre de 1646.

On observera que la dédicace d’Ishack Israel Texeiras est en portugais, mais tous les poèmes sont en espagnol, langue littéraire et lingua aulica.5

Sous la direction de Gérard Nahon, Lionel Lévy vient de soutenir ces jours-ci une thèse intitulée :

“Itinéraires portugais, de Tunis, de Livourne et d’Amsterdam au XIXème siècle. Nation,  communautés, familles, entreprises.” 



Reproduisons les dix premiers vers de Jonas Abravanel.

  Del señor Jonas a Bravanel
 Deçimas

Mostró vuestro pecho fuerte,

Dos acçiones, que contemplo,

Una dela vida exemplo,

Otra vida, dela muerte;

El que vuestro zelo advierte,

Puede adquerir si le imita,

Premio de Gloria infenita,

Y de una muerte tan alta,

Vida que cobre su falta,

Qual Fenix que resucita.

Lionel Lévy

 

 

 

 

Quelques libres remarques 
à propos des deux textes qui précèdent :

 à noter d’abord que Castro fut brûlé en 1646,  donc jugé à Lisbonne sur les instructions de 1640  décrites plus haut.

 puis qu’il n’est rien de nouveau sous le soleil concernant le “contrôle de la torture”  par le truchement d’un médecin... hélas !  ni sur “l’obligation de dénonciation”...

 enfin toute l’ambiguïté douloureuse du fait qu’un Castro soit jugé comme ouvertement juif sur les instructions d’un Grand Inquisiteur,  évèque lui-même nommé Castro...

 par ailleurs et après tout ce qu’on vient de lire plus haut sur le sérieux des dossiers de l’Inquisition,  on reste confondu devant le fait qu’un historien moderne enseignant à l’Université Cornell aux USA, comme Benzion Netanyahu,  récuse cette inégalable source d’information et se l’interdit, au prétexte que l’Inquisition étant juge et partie, ses dossiers ne sont pas crédibles !  (dans : “Les origines de l’Inquisition dans l’Espagne du XVème siècle”)

NDLR

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