Grace Aguilar (1816 -1847) : une œuvre à redécouvrir - Michèle Bitton


Morte prématurément à l'âge de 31 ans, Grace Aguilar eut néanmoins le temps de s'imposer comme une femme de lettres de talent auprès des lecteurs de son pays,  l'Angleterre, et auprès de ses coreligionnaires aux Etats-Unis où une partie de ses œuvres fut publiée de son vivant. Elle commence une carrière prometteuse avec des ouvrages de morale et des essais dans lesquels elle défend ardemment sa foi, mais en même temps, au cours des quelques années d'adulte que la vie lui accorde, elle produit une abondance de contes et de romans historiques que sa mère s'emploiera à faire publier avec succès.

Elle est née en 1816 dans la banlieue londonienne de Hackney où sa mère avait fondé une école privée que Grace aidera plus tard à diriger. Son père, Emmanuel Aguilar, descendant de marranes espagnols, exerçait la profession de marchand et Grace, de santé fragile, est essentiellement éduquée à la maison par sa mère qui lui enseigne aussi bien la Bible, que l'histoire générale, la littérature et les sciences naturelles. Elle montre des talents précoces et à l'âge de 12 ans elle rédige une première pièce de théâtre, Gustavus Vasa. Dans sa quinzième année son père décède, et la jeune fille recourt à l'écriture pour aider aux revenus familiaux. Elle s'essaie à la poésie et rassemble ses premières œuvres de jeunesse, auxquels les critiques ne reconnaissent pas beaucoup de mérites, qu'elle publie anonymement en 1835 sous le titre The Magic Wreath [La couronne magique].

Elle débute véritablement sa carrière littéraire à  23 ans en s'engageant d'abord dans des ouvrages de morale religieuse et son œuvre la plus importante dans ce domaine, The Spirit of Judaism : In Defense of her Faith and Its Professors  [L'Esprit du judaïsme : la défense de sa foi et de ses professeurs] est d'abord imprimée de manière privée à Londres avant d'être publiée en 1842 aux Etats-Unis. Elle y paraît avec une préface du rabbin Isaac Lesser qui partage les conceptions de Grace Aguilar quant aux dangers qui menacent un judaïsme formaliste et dépourvu de son essence spirituelle comme celui qui est en train de se constituer dans les communautés juives d'Occident. Quelques années plus tard elle publie un ouvrage aux objectifs similaires, The Jewish Faith, its Spiritual Consolation, Moral Guidance and Immmortal Hope [La Foi juive, sa consolation spirituelle, son chemin moral et son espérance immortelle] puis une série d'essais sur l'histoire biblique au féminin, Women of Israel (1845),  “Les femmes d’Israël”, traduit un demi siècle plus tard en français par Amalia Mardsen1.



Grace Aguilar est aussi l’un des premiers auteurs juifs anglais à s’atteler à l’écriture d’une histoire des juifs en Angleterre qui commença à paraître en 1847 dans le périodique The Chamber’s Miscellany. Comme de nombreuses femmes lettrées de son époque, elle sait le français et traduit de cette langue l’ouvrage d’Ortobio de Castro Israël defended (1838) [Israël vengé].

Dans une autre veine qui la rend célèbre auprès d’un public plus large, elle publie en 1847, au cours de sa dernière année, Home influence,  “un conte pour les mères et leurs filles” également traduit en français, sous le titre " Le Voeu d'Ellen "2. La même année son état de santé s'aggrave et elle décide de se rendre sur le continent pour se faire soigner. Elle va rendre visite à son frère qui séjournait à Francfort pour suivre des cours de musique et c'est dans cette ville qu'elle meurt et qu'elle est enterrée. Après sa mort sa mère fait paraître ses œuvres posthumes et notamment des romans qui font la célébrité de Grace Aguilar. Tout d'abord pour faire suite à Home Influence qui connaîtra une trentaine d'éditions successives et qui apparemment était encore très apprécié à la fin du XIXème siècle, paraît Mother's Recompense en 1851 et Woman's Friendship la même année. A côté de nombreuses nouvelles telles que The Peretz Family ; The Edict, a Tale of 1492 ou The Triumph of Love, deux romans historiques s'ajoutent à cette production posthume : Days of Bruce, a Story from Scottish History (1852) et surtout Valley of Cedars (1850) [La vallée des cèdres], qui mérite ici que l'on s'y attarde davantage. Une photocopie partielle qui m'est parvenue d'Angleterre m'a permis de découvrir cette œuvre qui est à ma connaissance le premier récit romancé consacré par un ou une juive, à l'époque des règnes de Ferdinand et d'Isabelle. Grace Aguilar y trace le portrait d'une famille juive espagnole contrainte à pratiquer sa religion en secret et plus particulièrement de Marie, l'héroïne du roman, martyrisée pour sa foi comme le montre la couverture de l'ouvrage sur laquelle un ecclésiastique brandit une croix devant une jeune fille conduite vers la mort par une foule de soldats3. Les critiques de l'époque ne lui ménagèrent pas leurs éloges : “C'est certainement un roman historique de grande classe. En voyant avec quelle rapidité les qualités de l'auteur se sont développées et combien étaient riches les promesses de son génie, on ne peut clore cette rubrique sur son dernier et meilleur livre sans regretter que son auteur ait été si tôt enlevée à un monde qu'elle était tout particulièrement qualifiée à orner et à améliorer”.


       Traduit deux fois en allemand, dont la première en 1860 par Marie Henriquez Morales, traduit aussi en espagnol et en hébreu  “La vallée des cèdres” ne l'a jamais été en français. Il est certain que la langue et le style de Grace Aguilar, historiquement datés, seront difficiles à traduire pour des lecteurs du XXe siècle, mais il est certain aussi qu'une telle entreprise à laquelle j'appelle ici de tous mes vœux permettra de faire sortir de l'oubli la toute première romancière séfarade de notre histoire4.

Michèle Bitton

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