The Jewish community of Istanbul in the nineteenth century (en anglais) - Ilan Karmi

The Jewish community of Istanbul in the nineteenth century Social, Legal and Administrative Transformations 
(La communauté juive d’Istanbul au XIXème siècle, transformations sociales, légales et administratives)  Ed. Isis Semsibey Sokak 10,  Beylerbeyi-Istanbul 81210 Turquie.  Substantielle et originale bibliographie 1996, 152 p.  

L’auteur de ce livre était un intellectuel de grande qualité, ayant étudié en Israël, en Turquie et aux USA,  s’étant installé et marié à Salonique pour travailler sur son sujet, promis à un brillant avenir et qui décéda en 1993 à trente-cinq ans. Ceci est son dernier travail, dont il n’eut pas le loisir d’achever les deux derniers chapitres. 

L'auteur s'interroge dans ce livre sur les conséquences du Tanzimat sur la communauté juive d'Istanbul au XIXème S.

Le Tanzimat est un ensemble de lois introduites par les Sultans Mahmut II et Abdul-Medjid de 1808 à 1861, destinées à moderniser les institutions de l'Empire ottoman.

Avant le Tanzimat, les non-musulmans, c'est-à-dire les juifs et les chrétiens (parmi lesquels notamment les Arméniens et les Grecs orthodoxes) étaient des dhimmis, c'est-à-dire des êtres inférieurs aux musulmans. Le Tanzimat était un premier pas sur le chemin de l'égalité, et comme toute réforme, il mécontenta chacun...

N'oublions pas qu'après l'expulsion d'Espa-gne, les Sépharades furent accueillis à bras ouverts par le Sultan ottoman. Même si l'influence et la prospérité de la communauté juive déclinèrent après le XVIIème siècle, des relations plus que convenables perdurèrent jusqu'à la fin du Sultanat entre le gouvernement et les responsables de la Communauté.

Ce n'était pas le cas pour les Grecs et les Arméniens, ce qui exacerbait leur vindicte anti-juive. Vindicte dont la véritable cause était la concurrence économique, les trois minorités se partageant les secteurs de la banque, du commerce et de l'industrie.

Le bilan tracé par Ilan Karmi sur les conséquences du Tanzimat est mitigé. Il semble que les réformes aient profité aux membres les plus évolués de la communauté juive, laissant loin derrière la masse des familles modestes ou pauvres. Plus grave —mais l'époque a joué un rôle sans doute aussi important que les lois— l'ère post-Tanzimat a vu la communauté juive s'enliser dans des batailles intestines quasiment suicidaires.

La modernisation des institutions, voulue par le pouvoir ottoman, à l'instar de ce qui se passait dans les pays occidentaux, convenait aux juifs progressistes mais pas aux rabbins conservateurs.


La querelle entre les anciens et les modernes prit des proportions telles qu'à mon sens la communauté ne s'en est jamais relevée. Tous les coups furent permis, et nombreux furent les recours à l'autorité du Sultan. Ainsi des rabbins, accusés de corruption par leurs coreligionnaires, furent jugés par des cours ottomanes.

L'ère post-Tanzimat renforçant la hiérarchie rabbinique (en 1835 un Grand Rabbin de l'Empire fut élu, le premier depuis 300 ans), les passions se déchaînèrent. Alors qu'au début les progressistes semblaient devoir l'emporter, les conservateurs reprirent le dessus et allèrent jusqu'à excommunier le mécène Abraham Camondo, qui incarnait à Istanbul le judaïsme moderne1.

Outre les pures batailles de pouvoir, deux sujets divisaient les juifs au XIXème siècle: le service militaire et l'éducation.

Le désir du gouvernement de moderniser son armée avait été la véritable raison du remplacement de l’ancienne cizye par le bedel-i-askeri, un impôt qui permettait d'échapper à l'armée. Du temps des dhimmis, les non-musulmans n'avaient pas le droit de porter les armes. A présent, ils "achetaient" leur non-enrôlement.

Plus cruciaux encore étaient les débats concernant l'éducation.

Si chacun connaît l'action de l'A.I.U., j'ignorais pour ma part qu'Istanbul n'avait pas attendu les mécènes parisiens pour se doter d'écoles modernes.

Abraham Camondo et Albert Cohen (qui représentait le Baron de Hirsch) avaient créé des établissements à Galata et Hasköy, qui devaient plus tard se fondre dans le réseau A.I.U. Et déjà ils avaient dû se battre contre les établissements religieux, gagne-pain de nombreux rabbins.

Certes l'éducation moderne modifia profondément la communauté juive d'Istanbul, mais Ilan Karmi insiste sur le fait que seuls les riches en profitèrent, les juderias misérables n'étant qu'à peine effleurées par l'A.I.U.

Après sa "victoire" finale sur les conservateurs, l'Alliance devait jouer à la fin du XIXème et au début du XXème siècle un rôle d'intermédiaire entre la communauté juive et le gouvernement, une sorte d'autorité suprême, dirigée depuis Paris. Conséquence indirecte de l'enseignement moderne : les juifs les plus prospères et les plus brillants utilisèrent leur connaissance des langues occidentales pour émigrer en France et aux Etats-Unis, décimant ainsi la communauté.

Je pense qu'on ne peut distinguer l'influence du Tanzimat sur la communauté d'Istanbul de l'évolution mondiale de la société. Le développement des communications, l'apprentissage des langues étrangères, le déclin de l'autorité religieuse, tout cela participa à diviser une communauté qui n'avait guère bougé depuis 400 ans. Le résultat, c'est que le milieu social se substitua peu à peu à l'identité religieuse : les hommes d'affaires juifs pénétrèrent de plus en plus les cercles chrétiens et musulmans, tandis que les pauvres restaient otages de leur économie de survie et des rabbins obscurantistes.

Pour ma part, je ne peux dominer le sentiment de gêne, presque de honte, quand je lis, page après page, que face aux chrétiens surtout, et parfois face aux Turcs, les juifs n'ont pas eu l'intelligence d'unir leurs forces. Anciens contre modernes, Sépharades contre Ashkénazes, plus tard “Alliancistes” contre Sionistes... tous ces combats ont fini par précipiter la chute d'une communauté autrefois florissante.

Pour finir, je voudrais signaler le "Jewish sites of Istanbul" du même Ilan Karmi, avec l’aide duquel j'ai visité la capitale ottomane. A Balat, un vieux monsieur, me voyant avec le guide à la main, s'est adressé à moi en judéo-espagnol, puis est passé au français, qu'il avait un peu oublié. Il me montra la synagogue, la maison où il était né, celle où était née sa femme (à 20 mètres...), et tordit le nez quand je lui dis que ma grand-mère était originaire d'Hasköy. Il est vrai que d'un côté à l'autre de la Corne d'Or, chaque juderia campait sur la certitude de sa supériorité !

Brigitte Peskine

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