Sephardica Hommage à Haïm Vidal Sephiha - Collectif sous la direction de Winfried Busse et Marie Christine Varol

Edit. Peter Lang, Jupiterstrasse 15  CH 3000 Berne 15 . 1996. 
646 pages. 345F français, port inclus.  

C est un monument que cet hommage à un homme qui œuvre tant pour la culture, et en particulier la langue judéo-espagnole...

Comme tout collectif, il n’échappe pas au danger du disparate, nous le verrons à mesure

Mais l’on doit d’abord se féliciter de la quantité de chercheurs, historiens, linguistes et autres amateurs éclairés qui ont tenu à porter leur témoignage sur cette culture, au delà de la personne ! Rappelons que Haïm Sephiha lui-même intitulait le livre qu’il sortit en 1977 : “L’agonie des Judéo-espagnols”. Depuis il a, tout le premier, œuvré pour que cette culture continue à vivre, et formé des générations d’élèves qui s’en préoccupent, les deux responsables du présent collectif en tête.

La carrière de Haïm Sephiha, né en 1923 à Bruxelles d’une famille d’Istanbul, qui devait être celle d’ingénieur chimiste, a subi un bouleversement lorsqu’il décida, miraculeusement survivant aux conditions de sa déportation à Auschwitz, de se consacrer à la langue judéo-espagnole, et qu’il entreprit des études dans ce sens, abandonnant la première direction.

Il soutint sa thèse en Sorbonne 1 et enseigne depuis, quoiqu’officiellement en retraite depuis peu, d’où l’hommage qui lui est rendu à l’INALCO, où il avait réussi à créer la première chaire de judéo-espagnol.

Le livre s’ouvre sur la liste des publications de Haïm Sephiha au cours de sa fructueuse carrière - quarante pages - et se poursuit par quarante contributions diverses réparties en centres d’intérêt : la linguistique bien sûr, la musique, l’histoire, la littérature et la presse, l’Espagne, la langue, et les perspectives. Certaines contributions sont en anglais, en judéo-espagnol ou en castillan, voire en allemand et en italien, les autres en français.

Il n’est pas question pour nous d’énumérer tous les travaux, mais seulement de rapporter en quelques lignes ceux qui ont le plus retenu notre attention. Cela ne signifie en aucune manière que les autres ne sont pas intéressants...

Judith Cohen, spécialiste de musicologie et chanteuse elle-même, analyse le vocabulaire et la texture des écrits des chansons traditionnelles; étudie les réactions des personnes interrogées quant à leur préférence d’interprétation : a capella, traditionnelle, ou avec orchestration modernisée.

Matilda Koen-Sarano constate que même les mythes - celui de Midas par exemple - se transforment et évoluent dans leur expression au travers du temps.

Richard Ayoun étudie le poète Samuel ibn Nagréla à l’occasion du millénaire de sa naissance en 1993. Cet homme remarquable fut tout à la fois poète, mais aussi érudit, diplomate, homme d’état et chef de guerre.

Manuel Ariza analyse de façon très fine la prononciation différente du judéo-espagnol dans les divers sites où il était parlé.

Josefa Ma Mendoza Abreu nous raconte la formation des noms de familles, souvent en diaspora, car à Séville en l’espèce et précédemment, les juifs se nommaient d’un prénom souvent hébreu suivi de (a)ben=fils ou bat=fille et du nom semblable du père ou de l’aïeul. Le patronyme choisi ultérieurement pouvait être emprunté à un site (Gabriel Catalan) ou à une caractéristique (David Rubio)2.

Anita Barrera y Vidal-Schoonheere s’intéresse au poète contemporain Salomon Bicerano autour de son œuvre Kantos de maturidad publiée en 1991. Ce poète est aussi, avec son journal S(h)alom à Istanbul un défenseur de notre langue.

Marie-Christine Varol, en une étude fouillée, examine les emprunts du judéo-espagnol au turc, observant sur des personnes interrogées entre 1977 et 1984 en Turquie que le niveau d’incorporation de tels emprunts est, entre autres, fonction du niveau social et intellectuel des locuteurs.

Winfried Busse humorise autour du fait que les Sépharades balkaniques eux-mêmes, entre les deux guerres, ici et là, qualifiaient leur langue de “jargon”, l’auto-dévalorisant. Il semble que cette attitude courante ait maintenant disparu, avec la raréfaction des locuteurs.

Laura Minervini déplore que la langue judéo-espagnole véhiculée par les Sépharades en Italie à la fin du XVIème siècle et ultérieurement, ait été jusqu’ici insuffisamment étudiée, bien que l’on disposât des registres de délibérations à Pise, Livourne, Reggio-Emilia etc.

Alda Quintana dans une étude fouillée, analyse le vocabulaire judéo-espagnol dans les livres de mathématiques avant la parution des manuels francophones utilisés par les écoles de l’Alliance.

Jacques Hassoun explique comment le judéo-espagnol est un pur produit de l’exil avec ses fonds de nostalgie mais, nonobstant, de rupture.

Moïse Rahmani nous brosse l’histoire des juifs de Rhodes, qui est un peu aussi l’histoire de sa famille et une partie de la sienne propre.

Béatrice Leroy expose comment les juifs devenaient fréquemment propriétaires fonciers en fin du XIIème siècle en Navarre - dont elle a beaucoup étudié les archives - par la prise de possession de terres gagées au cas du non-remboursement de prêts consentis.

Michèle Escamilla-Colin nous conte l’histoire exemplaire d’un jeune bi-condamné par l’Inquisition, Diego López Duro, la première fois à une peine assez légère, et qui récidiva en criant dans une église sa foi en le Dieu d’Israël et fut en conséquence brûlé vif sans garrottage préalable 3 en 1703, à Séville, après un procès devant le tribunal d’Inquisition.

Michèle Escamilla-Colin nous entretient de ce Diégo avec tant de sympathie encore émue quelques siècles après (elle nous avoue même s’être rendue en pélerinage sur les lieux il y a cinq ans), qu’il s’agit, à notre sens de l’article le plus attachant du volume. Jamais vous n’apprendrez autant de choses sur l’Inquisition, qu’au travers de ce cas particulier. Il faut lire ce texte !

Rica Amrán-Tedghi, analysant deux textes différents sur le même sujet, l’un de 1557 et l’autre de 1675, établit l’importance dans le commerce maritime de la colonie juive portugaise établie à Ceuta en 1497, et aussi comme catalyseur, comme interface dirait-on maintenant, entre musulmans et chrétiens.

Gabriele Beck-Busse publie une intéressante chronologie de Sabbataï Zevi depuis mai 1665, date à laquelle il se proclame le Messie jusqu’à sa mort le 17 avril 1678, en passant par sa conversion à l’islam le 16 septembre 1666.

Gérard Nahon a travaillé sur une réédition (Amsterdam 1661) de la fameuse Bible de Ferrare comportant maintes notes manuscrites parfois émouvantes de son propriétaire, Mordecay Gomes. Avec le soin, la perspicacité et la minutie qu’on lui connait, Gérard Nahon a retrouvé des traces des ascendants de ce Gomes comme “nouveaux-chrétiens” en Espagne, et nous décrit ensuite la vie active de cet immigrant à New-York et sa lignée familiale.

Nicole Abravanel examine de manière très pertinente la vie des Sépharades balkaniques à Paris entre les deux guerres à partir de l’étude des périodiques de Sam Lévi : “Les Cahiers séfardis”, puis du “Judaïsme Sépharadi”. Elle déplore le peu de travaux contemporains sur le sujet tout en notant (coïncidence ?) les divergences de vue entre lesdits Sépharades et le Consistoire central. Elle passe en revue les essais de création, depuis Paris, d’une “Confédération Universelle des Communautés Sépharadites” qui fit long feu.

Mais la “particularité” sépharade balkanique subsiste malgré tout, au travers des vicissitudes.

Pilar Arangüena Pernas et Graciela Brañes Becas nous racontent l’intéressante histoire de l’Institut Arias Montano lié au Consejo Superior de Investigaciones Cientificas créé lui-même par une loi du 24 novembre 1939.




Elles nous entretiennent d’abord de l’homme Arias Montano - 1527/1598 - commentateur de la Bible, édité à Anvers en 1568.

L’Institut a pour objet les études arabes et hébraïques, et les auteurs nous en tracent l’histoire et le rayonnement jusqu’à nos jours. La revue Sefarad a été créée en 1941.

Albert de Vidas examine les possibles relations entre les Sépharades et l’Espagne au tournant des XIXème et XXème siècles, la lutte pour le retour légal des Juifs en Espagne. Il étudie les grandes figures de ce combat, Pulido en tête et conclut après ce dernier que l’Espagne a manqué le grand œuvre de la réincorporation des Juifs sépharades à la communauté nationale espagnole, ce qui aurait été possible par le truchement de la langue, donc de son enseignement sur place, dans les Balkans.

Henri Nahum a feuilleté pour nous La Boz del Puevlo, journal de Smyrne animé par Joseph Romano sorti des écoles de l’Alliance, dont il a eu en mains la collection complète de 1909 à 1912. Il replace cette publication très anti-sioniste dans son contexte historique et nous décrit au passage la vie quotidienne avant la première guerre à Smyrne4.

Yitzchak Kerem étudie la presse juive à Salonique durant la seconde partie du XIXème siècle, époque importante de mutation pour la communauté, passage d’une civilisation religieuse traditionnelle à une société moderne européenne, ce qui se reflète nécessairement dans la presse. Il nous rappelle les affres de cette mutation en observant que le projet de fondation de la première école de l’A.I.U. datait de 1862 et l’ouverture effective pour les garçons seulement de 1873 et pour les filles de 1874 5.

Anna Mourghianni-Estela constate que l’installation du pouvoir grec à Salonique en 1913 fait peu à peu échapper vers d’autres pays le dynamisme industriel et commercial des Juifs. Et les réfugiés grecs arrivés d’Asie Mineure en 1923 sont les plus pauvres, les plus aisés s’installant plutôt à Athènes. Salonique s’enfonce dans le déclin.

Margalit Matitiahu étudie la langue et la création littéraire à Salonique depuis l’arrivée des premiers réfugiés en fin de XVème siècle, et note que la première imprimerie date de 1515. Elle conclut son article par la reproduction de divers poèmes - dont les siens propres - d’auteurs différents et notoires, recueillis dans des journaux de la ville.

Moshe Shaul traite évidemment, avec une grande clarté d’expression, du sujet dont il est un des maîtres dans le monde : l’enseignement présent de la lingua muestra, rendu difficile par le manque de manuels, s’agissant essentiellement d’une langue transmise oralement plutôt qu’apprise dans des livres. Il note l’influence négative de l’A.I.U. sur ce point. La survivance de cette langue, dans ce contexte, tient du miracle dit-il... Les trois points essentiels pour la transmission, qu’il étudie de manière exhaustive et passionnante, sont : a/ selon quelle graphie acceptable par tous ? b/ quelle langue modèle ?  c/ selon quelles méthodes ?

Matilde Gini de Barnatán, de la radio d’Etat espagnole - émission Sefarad - sur le même terrain que Moshe Shaul examine la texture même de la langue et insiste sur le fait que chaque locuteur sépharade est un informateur sur cette même langue. Elle souhaite que les pouvoirs publics espagnols aident à la formation d’une “Fondation pour la langue judéo-espagnole” se destinant à l’enseignement. 

Bref, après l’encyclopédie historico-géographique que constitue le volume : “Les juifs d’Espagne, histoire d’une diaspora” 6 coordonné par H. Méchoulan et préfacé par Edgar Morin il y a cinq ans, ce volume-ci en constitue une suite thématique et tout aussi indispensable.

Si le lecteur cherchant à s’informer en profondeur sur notre culture, de façon large et non ponctuelle, ne disposait pour ce faire que de deux ouvrages, ils sont ici réunis dans notre esprit.

Jean Carasso

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