Pour mémoire 1497–1997 - Henry Méchoulan


Lune des idées maîtresses de Spinoza dans son Traité théologico-politique est de montrer que le judaïsme ne doit son existence qu’à la haine qu’il suscite. Pour appuyer cette assertion, le philosophe établit une distinction entre le sort des juifs demeurés en Espagne après l’expulsion de 1492 et celui de leurs coreligionnaires du Portugal : “Quand un roi d’Espagne contraignit les juifs à embrasser la religion de l’Etat ou à s’exiler, un très grand nombre devinrent catholiques romains et ayant part dès lors à tous les privilèges des Espagnols de race, jugés dignes des mêmes honneurs, ils se fondirent si bien avec les Espagnols que, peu de temps après, rien d’eux ne subsistait, non pas même le souvenir. Il en fut tout autrement de ceux que le roi du Portugal obligea à se convertir; exclus de toutes les charges honorifiques, ils continuèrent à vivre séparés”1.

En ce qui concerne les juifs convertis d’Espagne, ceux qui devinrent les “nouveaux chrétiens” la contre-vérité est flagrante. Certes, on comprend que le marranisme – ou pour mieux dire le crypto-judaïsme, c’est-à-dire cette simulation du catholicisme pour maintenir la foi ancestrale – ait gêné le philosophe dans sa démonstration, tout comme le racisme religieux et les statuts de pureté de sang, qui rabaissent au rang de citoyens de deuxième zone tout converti et toute sa famille pour toujours. En effet, Spinoza ne pouvait ignorer que même les juifs sincèrement convertis ne furent jamais perçus par les Espagnols comme purifiés par l’eau du baptême. Quant aux juifs du Portugal qui nous occupent ici, leur sort fut effectivement fort différent. Lorsqu’ils crurent trouver refuge au Portugal, ils furent abusés, spoliés, christianisés de force et parfois massacrés. Reste qu’au Portugal comme en Espagne, ils devinrent par leur conversion, quelle que soit la modalité de celle-ci, des nouveaux chrétiens, des gibiers d’Inquisition et des martyrs potentiels. Rappelons pour mémoire que l’Espagne avait donné un choix cruel aux juifs : la conversion ou l’exil, avec trois mois de préavis. S’ils choisissaient l’exil, ils étaient jetés sur les routes de l’errance les mains vides, et des milliers d’entre eux moururent en chemin avant de gagner des terres plus tolérantes. En ce qui concerne le Portugal, les juifs n’eurent même pas de choix à faire.

Aujourd’hui nous nous remémorons les victimes de l’antijudaïsme portugais. Chassés d’Espagne en 1492, nombreux furent les juifs qui cherchèrent tout naturellement refuge au Portugal. Leur admission fut temporaire, conditionnelle et onéreuse. Selon certains chroniqueurs, ils furent 90 000 qui devaient payer un séjour limité à 8 mois. Ce délai expiré, le roi Jean s’engageait à permettre aux exilés de quitter le pays par voie de mer. Passé cette date, les juifs demeurés au Portugal seraient réduits en esclavage. Lorsque les 8 mois furent écoulés, le monarque commença à embarquer les juifs. Une fois en mer, les capitaines des navires exigèrent pour le voyage des sommes supérieures au montant convenu. Des scènes atroces eurent lieu : pillage, meurtres, viols et abandon sur les côtes d’Afrique, ce qui signifiait pour les malheureux la servitude chez les Maures. Ceux qui n’étaient pas encore partis faute de moyens financiers pour payer le voyage furent vendus comme esclaves à la noblesse du pays en 1493 : “Ce qu’il y eut de particulièrement cruel dans la conduite du roi, c’est qu’il fit arracher aux parents ainsi réduits en esclavage, les enfants de 3 à 10 ans pour les envoyer dans les contrées nouvellement découvertes, à l’Ile de Saint Thomas, aux Iles Perdues ou à l’Ile des Serpents pour les élever dans le christianisme… Une mère à qui on avait pris 7 enfants se jeta aux pieds du roi à la sortie de l’église, implorant de lui la faveur de garder au moins le plus jeune. Mais, selon l’expression d’un chroniqueur, le souverain la laissa gémir et se lamenter comme une chienne à laquelle on a enlevé ses petits”.

A la fin de l’année 1495, le roi Manuel succéda à Jean. Le nouveau monarque était animé des meilleures intentions à l’égard des juifs. Il rendit la liberté aux esclaves vendus dans le pays et s’abstint de toute violence. Vivait d’ailleurs à sa cour Abraham Zacuto, le célèbre médecin et astronome. Mais le mariage de Manuel avec la fille des Rois Catholiques changea sa conduite à l’égard des juifs, car l’infante Isabelle exigeait leur expulsion. 

Le 30 novembre 1496 le bannissement fut déclaré. Peut-être pour apaiser sa conscience, le roi donna aux juifs un délai de presque une année pour embarquer dans trois ports désignés. Durant ce répit, beaucoup d’entre eux espérèrent un revirement royal, tandis que le roi lui-même, faisant ses calculs, comprenait le préjudice porté à son trésor par le départ des juifs. Se dessina alors une autre solution qui tentait de concilier l’encaisse de l’or et la pureté de la foi : la contrainte. Obliger par la force les juifs au baptême n’était-ce pas là la meilleure façon de garder des juifs et d’en profiter comme chrétiens ? C’est à l’honneur du clergé portugais d’avoir rejeté cette solution au motif qu’il est interdit d’user de coercition pour obtenir une conversion.

Manuel passa outre tant son intérêt lui dictait sa conduite : informés, nombreux furent les juifs qui tentèrent de fuir pour échapper à la flétrissure du baptême. Quand Manuel apprit ce fait, il prescrivit qu’on procédât immédiatement au baptême des enfants, ce qui fut fait en avril 1497. “Les parents s’attachaient désespérément à leurs enfants, qui de leur côté se cramponnaient à eux de toutes leurs forces. On les séparait à coup de lanière. Plutôt que de se laisser enlever leurs enfants, bien des parents les étranglaient dans leurs derniers embrassements ou les précipitaient dans des puits ou des fleuves et se tuaient ensuite”. “J’ai vu de mes propres yeux”, raconte l’évêque Coutinho, “des enfants traînés par les cheveux aux fonts baptismaux. Les pères les accompagnaient, la tête voilée de deuil, poussant des cris lamentables et protestant jusqu’au pied de l’autel contre ce baptême forcé. J’ai vu bien d’autres cruautés encore”.

Certains juifs acceptaient le baptême pour conserver leurs enfants, mais surtout pour quitter le pays. L’avide monarque n’autorisa alors que l’embarquement à Lisbonne, ce qui entraîna un regroupement de tous les candidats au départ dans cette seule ville. Le roi alors suscita de très nombreux obstacles au départ afin que les juifs fussent forclos. On les entassa dans des hangars et on les priva d’eau et de nourriture pendant trois jours. Enfin, on leur mit le marché en mains : la servitude ou la conversion. Devant l’obstination des juifs, “Manuel les fit traîner de force à l’église à l’aide de cordes ou tout simplement par les cheveux ou la barbe. Mais beaucoup de juifs préférèrent la mort au baptême. Il y en eut qui se tuèrent dans l’église même”. La masse des juifs était telle qu’on utilisa des balais trempés dans l’eau bénite afin d’en asperger les malheureux. Une seule goutte touchant un juif suffisait à en faire un chrétien, même si – on l’a vu – le catholicisme condamnait la violence. Le lecteur appréciera la subtilité de la démarche théologique. Ces nouveaux chrétiens, le plus souvent décidés à conserver secrètement leur foi ancestrale, obtinrent du pape Alexandre VI qui selon un mot très répandu dans la chrétienté, “était capable de vendre les clés du ciel, l’autel et le Christ”, un répit très important. Le 30 mai 1497, Manuel promulgua un édit de tolérance qui protégeait les nouveaux chrétiens des persécutions fondées sur leurs origines.

Grâce à ce délai, qui dura une trentaine d’années, le crypto-judaïsme portugais s’organisa efficacement et constitua le noyau dur de l’émigration vers la province de Hollande dès la fin du XVIe siècle. Ce sursis écoulé, l’Inquisition se déchaîna avec une cruauté et un zèle que ne connut pas l’Espagne. Ces persécutions n’empêchèrent pas les nouveaux chrétiens espagnols et surtout les nouveaux chrétiens portugais de quitter la péninsule Ibérique au péril de leur vie et de créer à Amsterdam une communauté qui devint florissante au point qu’elle fut nommée la Jérusalem du Nord. La paix et la liberté que les nouveaux juifs, ex nouveaux chrétiens, connurent sur les bords de l’Amstel n’entraîna pas l’oubli. Le martyre de leurs pères fut rappelé par de grandes voix, telles celles de Samuel Usque ou d’Immanuel Aboab. Menasseh ben Israël, le célèbre rabbin, relata comment la justice divine s’abattit sur les persécuteurs : “Ferdinand et Isabelle furent nos grand persécuteurs. Que l’on considère leur fin : elle mourant de malemort et lui poursuivi par son propre gendre et ses vassaux. Son fils unique, marié à 17 ans, s’éteignit immédiatement après son mariage sans laisser de descendance. Sa fille, sur laquelle reposait l’espérance de la succession, hérita à la fois du royaume et de la haine, car elle ne voulut pas épouser le roi Manuel avant de nous avoir exilés ou de nous avoir forcés à embrasser sa religion. Elle mourut en couches à Saragosse et le fils qui naquit, porteur de toutes les espérances des royaumes de Castille, d’Aragon et du Portugal rendit l’âme à l’âge de 18 mois”.

Henry Méchoulan



VOYAGE SUR LES SITES JUIFS D’ESPAGNE DU NORD,

POUR LES AMIS DE LA LETTRE SEPHARADE

 

Nous envisageons l’organisation pour le mois de septembre 1997  d’un voyage d’une semaine sur les traces de vie médiévale juive en Espagne du nord.

Depuis Paris*, les étapes pourraient être : Barcelone, Gérone avec son quartier juif en cours de réhabilitation et son musée,  le “miqveh” récemment retrouvé de Besalú, Madrid uniquement comme étape nécessaire, Tolède et son musée dans la fameuse synagogue del Transito, Tudela et son quartier juif préservé avec un projet de musée, Burgos, Ribadavia dont nous entretenions nos lecteurs dans la LS 20, comportant des traces notables de l’ancienne vie juive.

Ce circuit d’une semaine, par avion de la compagnie Ibéria et par cars confortables, étapes dans de très bons hôtels, pourrait coûter de 6500 F à 7000 F par personne sur la base de chambres doubles.

Ecrivez-nous votre seul intérêt de principe pour l’instant, ce voyage n’étant possible que pour trente au moins à cinquante participants au plus.

La date n’est pas encore fixée à l’intérieur du mois de septembre.

Si ce voyage réussissait,  nous pourrions envisager pour plus tard une visite similaire au Portugal, avec Porto, Tomar, Coïmbra et Belmonte où vient d’être inaugurée une synagogue après tant de siècles de crypto-judaïsme.

Ecrivez à : Henri Menir
80 Bd de Courcelles - 75017 Paris

* Mais les départs pourraient s’effectuer d’autres villes de France reliées au réseau aérien international.


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