Isaac Abravanel conseiller des princes et philosophe* - Roland Goetschel & De la fragilité humaine et de l’inclination de l’homme au péché** - Menasseh ben Israël

Introduction, traduction et notes par Henry Méchoulan

* Paris Albin Michel,  collection “Présence du judaïsme” 1996,  200 pages.  Bibliographie.
** Paris Le Cerf 1996.   246 pages.   Importante bibliographie, Index des noms cités.

Il s’agit ici de livres de réflexion philosophique sur deux éminentes figures du judaïsme sépharade, que presque deux siècles séparent.

Si nous les réunissons, pas si arbitrairement que cela nous le verrons plus loin, c’est que ces livres nous apportent une manne d’informations historiques et sociales quant à l’environnement et les conditions de vie de ces deux hommes en leur époque.

Mais il nous faut d’abord avertir les lecteurs de la structure interne différente de ces deux ouvrages. Le premier est une étude qui consacre deux chapitres à l’histoire de la famille Abravanel, à son environnement etc, tandis que les quatre chapitres suivants étudient l’activité littéraire du personnage : le commentateur de la Bible, le philosophe proprement dit.

Les premiers chapitres, historiques, retiendront essentiellement notre attention.

Le second ouvrage au contraire est un texte philosophique de Menasseh ben Israël lui-même, publié en espagnol à Amsterdam en 1642, et c’est sur l’impressionnant appareil critique et d’éclairage d’Henry Méchoulan - lequel en a assuré cette nouvelle traduction - que nous nous pencherons plutôt.

Isaac Abravanel est LA figure emblématique du judaïsme sépharade et d’innombrables ouvrages ont été publiés sur lui 2. Il faut dire que sa trajectoire est fascinante, surtout en ce qui concerne sa capacité à sentir, à prévoir les événements, pour tout dire à s’adapter aux situations changeantes, souvent dangereuses, pour en tirer tout de même le meilleur et parfois simplement la survie.

Le nom était connu à Séville avant 1248, date de la reconquête de la ville par les chrétiens. En 1310, don Juda Abravanel est le financier de Fernando IV en cette ville. Mais en 1366/1368, lorsque la situation des juifs se détériore, le grand-père d’Isaac, Samuel, se convertissant au catholicisme, conserve ainsi sa position de financier de Juan Ier. En été 1391 il est à Tolède au moment des massacres, conseiller et trésorier de la reine, mais il sent la précarité de sa situation et se déplace au Portugal où il peut revenir au judaïsme, tandis que certains de ses fils restent en Espagne et se fondent dans l’aristocratie catholique locale.

Bref Isaac nait en 1437 au Portugal, où son père Juda est conseiller à la cour d’Alfonso V, alors que l’atmosphère pour les juifs, en concurrence avec la bourgeoisie montante, n’est plus ce qu’elle était quelques décennies auparavant. Isaac reçoit une formation de bon niveau, en Talmud, en langues (hébreu, latin, castillan, portugais), en philosophie grecque.

A trente-cinq ans il est mûr et reconnu : il écrit sur la providence divine puis commente le Deutéronome et les premiers prophètes, tout en gérant une entreprise de banque et de fermages, et vendant du drap qu’il importe des Flandres. Il n’en reste pas moins attentif aux besoins de sa Communauté, rachetant des coreligionnaires tombés au Maroc aux mains de pirates, restant un proche conseiller de la maison de Bragance. Vers 1480 son étoile est au zénith, il a cinq enfants : trois garçons et deux filles; sa maison constitue un centre intellectuel recherché.

Les choses se gâtent avec la mort du roi Alfonso V en août 1481, dont le fils inverse la politique, commençant à lutter contre l’aristocratie et les grandes familles qui lui portaient ombrage. Les Bragance tombent en disgrâce, sont condamnés, don Isaac s’inquiète, est soupçonné de trahison, se voit convoqué à la cour mais ne s’y rend pas. Là est ce fameux flair, cette anticipation des événements : le 31 mai 1483 il passe clandestinement la frontière, à pied, en évitant d’emprunter les routes importantes et s’établit en Castille. Ses biens en Portugal sont confisqués quoique sa famille fût restée sur place; il lutte et obtient l’autorisation de sortie pour son épouse et ses enfants mais est bientôt condamné à mort par contumace.

Il est alors pris d’une frénésie d’écriture... pour peu de temps car en mars 1484  il est convoqué par les souverains d’Espagne qui l’adoptent comme conseiller financier, à l’égal d’ Abraham Senior : la guerre de reconquête vers le sud coûte cher...

En contrepoint, la période n’est pas indifférente : les juifs sont expulsés de Séville en 1483. Mais don Isaac se rapproche du cardinal Mendoza, appartenant à l’une des plus riches familles d’Espagne, dont il gère aussi les biens . Il s’agit là d’un bon protecteur...En 1490, Isaac est l’un des hommes les plus importants d’Espagne, porte-parole officieux de la Communauté juive auprès du pouvoir royal.

Et il écrit à ce moment, avec beaucoup de liberté, son commentaire de Maïmonide... tandis que l’édit d’expulsion est en préparation, signé par les souverains le 31 mars 1492, après la prise de Grenade.

Nous avons raconté1 la fameuse entrevue accordée par les souverains à Abraham Senior, vieillard de 80 ans à l’époque mais éminent rabbin d’Espagne accompagné de son gendre, et un Isaac Abravanel étonnamment prophétique, qui ne parviennent pas à les faire fléchir. Le décret est retardé dans son application mais non abrogé.

Et là encore, il faut choisir, vite. Senior et Abravanel ne prennent pas le même parti. Le premier et son gendre acceptent la conversion et Senior adopte le nom de Coronel, le second s’expatrie, mais il lui est accordé de le faire avec une petite partie de ses biens, depuis Valence vers ce qu’est aujourd’hui l’Italie, qui à l’époque était encore un conglomérat de principautés aux intérêts divergents. Le plus accueillant des princes en place - disons le moins hostile - est Ferrante Ier, le roi de Naples, qui ne refoule pas systématiquement les navires bondés de réfugiés espagnols affamés, malades.

Aristocratie et réputation obligent... il accueille même bien don Isaac Abravanel débarquant en septembre 1492 et l’adopte aussitôt comme conseiller. En deux ans, Isaac Abravanel rétablit son immense fortune et sa prépondérance (il faut rappeler que Ferrante Ier était l’oncle de Ferdinand d’Espagne et que les mœurs de la cour étaient semblables ici et là, ce qui facilite beaucoup l’adaptation de don Isaac !) déjà porte-parole de tous les juifs réfugiés ou non vivant à Naples souvent dans la misère, et qu’il fait aider par le roi.

Moins occupé qu’à la cour d’Espagne, Abravanel écrit fébrilement comme s’il sentait la précarité de la suite, commente le livre des Rois, réfléchit et écrit sur la providence divine.

Les Français et Ferdinand d’Espagne ayant des visées sur le royaume de Naples, les choses tournent mal pour le second et, Ferrante mort en août 1494, son fils Afonso doit s’enfuir en Sicile en janvier 1495, accompagné d’Abravanel sans sa famille qui connaît les sentiments anti-juifs des Français envahisseurs. D’ailleurs ceux-ci aident, dès leur entrée dans Naples le 22 février, une partie de la population à mettre à sac le quartier juif de la ville, y compris la maison d’Abravanel, vendant des juifs comme esclaves, massacrant et convertissant de force. La famille de don Isaac se disperse, l’un de ses fils s’établit comme médecin à Gênes, l’autre s’en va étudier à Salonique.

La situation fluctue, les Espagnols ne s’avouent pas battus et organisent un corps expéditionnaire, les Napolitains sont saturés des occupants français en peu de temps, mais Afonso, le protecteur d’Abravanel, abdique et se retire dans un couvent.

Don Isaac est de nouveau sans protecteur et en grande précarité. Il se pose un moment à Corfou - possession de Venise - puis à Monopoli, petit port de l’Adriatique dépendant de Naples où il réussit à rester sept ans,  continuant d’écrire frénétiquement, espérant surtout regrouper sa famille. Il n’a pas encore cinquante-cinq ans et se sent maintenant très affecté, vieux, fatigué et dans la gêne, mais retrouve le courage d’écrire Yemey ‘Olam sur sa vision du monde, un commentaire sur la Haggadah de Pesah, puis son Nahalat ‘Abôt (“L’héritage des pères”) et bien d’autres ouvrages. Dans l’ambiance du temps et devant tant de bouleversements, il réfléchit et écrit sur la venue du Messie. Nous sommes en 1498 et il n’est pas exclu que ces réflexions et celles d’autres auteurs contemporains sur le sujet, aient aidé à l’apparition du Sabbatéisme3.

Abravanel s’installe enfin à Venise en 1503, une Venise au sommet de sa gloire, ayant battu les armées turques, contrôlant une bonne partie des points stratégiques en Méditerranée. Et don Isaac, bien accepté par les autorités de la République, se remet à ses écrits. En 1505 il a la joie de voir trois de ses œuvres publiées à Constantinople, affectueusement dédicacées par son fils Juda. Vers 1507 il a achevé ses commentaires sur l’intégralité de la Bible et c’est presque tout naturellement peut-on dire, qu’il s’éteint en décembre 1508 à soixante et onze ans, faible, souffrant de la vue, ne pouvant plus écrire, honoré par ses coreligionnaires et les autorités de la République.

Roland Goetschel nous explique en quoi Abravanel le philosophe était novateur : commentant la Bible, il examine d’abord toutes les interprétations écrites par ses prédécesseurs avant d’offrir la sienne, éventuellement en contradiction avec les autres, même s’agissant de Maïmonide. L’auteur nous dit que cette hardiesse était rare à l’époque. De même, Abravanel connaît les pères de l’Eglise, et n’hésite pas à les citer. Il offre sur les textes étudiés un regard contemporain marqué par sa propre expérience.

Lisez ce petit livre très bien écrit, condensé et très clair, pour en savoir plus ! Roland Goetschel, sous une forme concise et ramassée, nous offre une très belle étude, étonnamment facile à lire.

Le père de Menasseh ben Israël était crypto- juif à Lisbonne et fut emprisonné et dépouillé de ses biens par le tribunal de l’Inquisition4,  s’enfuit vers Madère ( où Menasseh justement est né en 1604) puis vers Amsterdam.

Là, modeste, humble mais très doué, fort opportunément aidé dans ses études par la Communauté, Menasseh s’avère rapidement un individu exceptionnel.

A quinze ans déjà il rédige une grammaire hébraïque et bientôt pratique outre l’hébreu - bien entendu - le latin, le grec, l’espagnol, le portugais, l’anglais et le français. Il est aussi versé en astronomie et en médecine au point qu’à 18 ans il succède comme enseignant et rabbin à son maître Isaac Uziel à la mort de ce dernier.

On peut déjà conclure que c’est un personnage hors du commun.

A dix-neuf ans, il épouse Rachel Soreiro, une arrière petite fille d’Isaac Abravanel dont il est question plus haut - et là n’est pas le seul rapprochement entre eux - et à vingt-trois, en 1627 donc, fonde une imprimerie pour diffuser ses propres travaux et bien d’autres, qu’il dirigera jusqu’en 1643 5 , époque à laquelle ses fils lui succéderont6 jusqu’en 1656 7. Il y publie en espagnol des œuvres importantes qui seront toujours ultérieurement traduites en latin.

Dans le texte qui nous concerne ici, il passe d’abord en revue, avant d’exposer son opinion, toutes celles d’une impressionnante suite de rabbins généralement sépharades, sur ce problème de la faiblesse de l’homme face au péché, c’est à dire aussi sur la marge de liberté de l’homme.

Nous retrouvons là chez Menasseh ben Israël une des caractéristiques du travail d’Abravanel rapporté par Goetschel : commencer par revisiter les anciens avant d’offrir sa propre opinion sur le sujet choisi.

 Mais chez Menasseh, l’environnement intellectuel est différent : nous sommes maintenant au moment de la Réforme, catholiques d’une part, luthériens et calvinistes de l’autre, s’opposent sur le problème de la grâce divine - est-elle acquise à l’homme d’emblée ou est-elle à conquérir par ses actions ? - donc sur celui de la liberté de l’homme.

La religion calviniste est devenue majoritaire à Amsterdam dès 1583 mais s’y ajoute le fait que la jeune République des Pays-bas s’affirme calviniste face à l’ennemi espagnol, catholique lui !

Les contradictions, oppositions, interprétations des textes sont donc complexes autour de Menasseh : non seulement philosophiques, mais solidement imbriquées dans l’histoire du temps et du lieu.

“De la fragilité...” sort des presses en fin de mai 16428  dans sa version espagnole et le 1er septembre en latin, Menasseh ayant recours à l’un de ses amis, Vossius fils (Isaac) pour traduire son propre travail en latin.

Et Henry Méchoulan se sert fort habilement de ces deux versions pour préciser tel ou tel point de la pensée de l’auteur qui pourrait rester ambigu. Mais il y a longtemps qu’Henry Méchoulan travaille sur les textes de Menasseh puisqu’en 1979 il a déjà publié, en compagnie de Gérard Nahon un travail semblable à celui-ci sur l’œuvre du même Menasseh : “Espérance d’Israël”.

Et de proche en proche Henry Méchoulan est devenu le spécialiste de Spinoza, puis d’Amsterdam à l’époque9,  ce qui lui permet de déceler chez ce dernier auteur les prémisses d’une pensée libre, a-religieuse, et non anti-religieuse ni anti-judaïque comme ses contemporains l’ont reproché à Spinoza, lui imposant le herem dès 1656. La libre pensée serait née en Amsterdam, dans le droit fil des réflexions sur la liberté de l’homme. Mais elle était, cette libre pensée, bien difficile à accepter pour les autorités religieuses du temps...

L’immédiate traduction en latin s’explique très bien par le fait que les lecteurs de Menasseh pouvaient être juifs, nouveaux juifs revenus à la religion des ancêtres après une formation de nouveaux chrétiens aux universités portugaises de Coïmbra et autres, voire théologiens catholiques et calvinistes qui ne professaient pas le même point de vue sur la question de la liberté de l’homme. Bref, l’effervescence...

Guidé pas à pas par l’érudition d’Henry Méchoulan, prenez connaissance du texte de Menasseh ben Israël, vous vous surprendrez vous-même d’y parvenir si aisément...

Jean Carasso

 




A propos de Coïmbra

Il faut rappeler que l’Université renommée de Coïmbra fut un haut-lieu de la culture crypto-juive au Portugal durant le XVIIème siècle et encore pendant les suivants.

Une partie de l’élite juive d’Amsterdam fut formée là, en milieu catholique, puisque les émigrants qui sortaient du Portugal durant ce siècle reprenaient en général - ou non d’ailleurs - leur religion primitive une fois parvenus aux Pays-Bas. D’où parfois de curieuses interférences, hétérodoxies, que les rabbins d’Amsterdam avaient bien du mal à réduire. C’est dans ce climat qu’il faut étudier Spinoza.

Quoi qu’il en soit, le souvenir de cette culture crypto-juive subsiste à Coïmbra, et le directeur des riches Archives de l’Université, Manuel Augusto Rodrigues, nous a fait parvenir le catalogue d’une exposition de mémoire tenue dans ses murs du 5 décembre 1996 au 5 janvier 97, intitulée de manière émouvante : Os judeus portugueses, 500 anos de diáspora, herança de uma nação, esperança de um povo 10 - Les juifs portugais, 500 ans de diaspora, mémoire d’une nation, espérance d’un peuple.

Le livret expose honnêtement les conditions de la conversion forcée telle qu’elle est rapportée dans le premier article du présent numéro, et n’oublie pas de noter que l’Inquisition a sévi durement au Portugal entre 1536 et 1821 ! Une substantielle bibliographie termine ce livret.

Et les vitrines abondaient en documents d’époque, interdictions diverses faites aux juifs, musulmans et nouveaux chrétiens etc.

La Revista de Estudios Judaicos, éditée par l’Association du même nom11, consacre aussi une bonne partie de son numéro 3 de décembre 1996 aux mêmes événements et aux journées d’étude et de rencontres tenues dans tout le Portugal entre le 16 novembre et le 5 décembre 1996. Nous en rendons brièvement compte en page 14.

 

Voir aussi sur le même sujet, le récit vécu de Haïm Menir ces semaines dernières au Portugal, dans la rubrique “Itinéraires exemplaires”.

LR 

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