Greek Jewry in the Twentieth Century, 1913-1983 Patterns of Jewish Survival in the Greek Provinces before and after the Holocaust (en anglais) - Joshua Eli Plaut

Associated University Presses.  16 Barter str. London WC1A  2AH. 1996. 220 pages. 28£.
Bibliographie et très bon Index.
(Le judaïsme grec au vingtième siècle, 
1913-1983.
Exemples de la survie juive dans les provinces grecques avant et après l’Holocauste).

Le Rabbin Joshua Eli Plaut, après avoir séjourné en 1977 à Athènes comme étudiant, revient passer quatre mois en Grèce en 1983, quatre mois durant lesquels il parcourt le pays du nord au sud et d’est en ouest,  en visitant toutes les localités où vivent encore des Juifs. Durant ce séjour il prend des notes, des photographies - il est un photographe chevronné - et enregistre des interviews. Le résultat de ce travail de longue haleine est un livre sur les communautés juives de Grèce qui, du moins pour la partie allant de 1945 à 1983, est un ouvrage unique, une sorte de bilan de la présence juive en Grèce après la Choah, précis, impartial et sans concession.

De 1913 à 1945, il reprend évidemment des travaux et des compilations qui nous sont connus, tel, entre autres, le célèbre livre “Salonique, Ville-Mère en Israël”1, qui est un recueil d’études et d’articles dont les auteurs sont des Saloniciens ou encore l’Encyclopædia Judaica. En 90 pages, concises et denses, il nous donne une vision générale de la vie juive avant et pendant la seconde guerre mondiale, sous forme d’une introduction indispensable à la compréhension de la seconde partie de son ouvrage.

Cette seconde partie est, à mon avis, l’étude de base indispensable pour la connaissance du judaïsme hellène contemporain. Le rabbin Plaut possède les qualités indispensables au chercheur, l’esprit critique, la lucidité face à des situations qui ne sont jamais simples, une objectivité que nous apprécions à sa juste valeur et à laquelle sa qualité de non-Grec a sans doute contribué. 

Il précise bien que son but n’est pas d’accorder aux deux grandes communautés juives actuelles, Salonique et Athènes, une place qui risquerait de nous faire perdre de vue que le judaïsme grec -  même si les conclusions du chercheur sont loin d’être positives quant à leur espérance de survie - ce sont aussi les communautés de Larissa, Volos, Janina, Trikala, Verria.


Il le dit clairement, le judaïsme grec de la province est menacé : certes, en tant que rabbin il souligne que la perte d’identité des petites communautés est liée à l’absence d’une vie cultuelle organisée et d’enseignement religieux cohérent, remplacés par la laïcisation de la culture traditionnelle : l’hébreu, la langue religieuse du peuple juif, est enseigné en tant que langue parlée dans l’Etat moderne d’Israël. Il pose donc la question fondamentale de savoir si l’identité juive est de façon indissociable liée à la tradition religieuse juive, ou s’il y a possibilité de préserver cette identité en dehors du cadre synagogal.  Le fait est que, à l’exception de villes comme Larissa et Volos - sans parler des deux grandes métropoles grecques - il n’existe plus de lieux de culte et plus de rabbin pour y officier, et souvent pas même dix personnes pour constituer le 
minyan. Certes la guerre et l’extermination de la majorité des Israélites grecs ont contribué à l’abandon des vieilles synagogues, celle de Komotini par exemple qui datant du XVIIème siècle s’est récemment effondrée, quoi qu’elle ait été déclarée monument historique en 1990. Il y a bien sûr négligence du gouvernement grec - on peut se demander si le budget du Ministère de la Culture, à l’occasion étoffé par des contributions de la Communauté Européenne, suffirait pour entretenir les monuments historiques, exception faite des vestiges antiques, appâts à touristes. 

Mais Eli Plaut ne nie pas non plus la responsabilité juive, celle du Conseil Israélite Central qui a préféré liquider dans bien des bourgades provinciales les biens communautaires, synagogues et cimetières inclus. 

Il parle en particulier des deux cimetières de Cos et de Verria, à l’abandon en 19832. 

Mais il aborde aussi de multiples questions telles que la vie professionnelle, le niveau social des Juifs de Grèce actuellement et bien sûr l’antisémitisme qui a survécu aux Juifs, puisque l’on a pu parler, spécifiquement dans le cadre de ce pays, d’un antisémitisme sans Juifs ! 

En fait, dans la Grèce d’après 1948, pro-arabe, cet antisémitisme s’exprime en fonction de la politique de l’Etat juif et se confond bien souvent avec l’anti-sionisme.


Dans bien des témoignages fournis par l’auteur on ressent l’amertume de l’interviewé, qui, quoique sa famille soit installée dans la localité depuis plusieurs générations, est toujours appelé par ses voisins “le Juif” et rarement par son nom de famille. 

Il ne s’agit là que de quelques questions abordées par le rabbin Plaut dont la conclusion est quelque peu pessimiste quant à l’avenir de ce “groupe social insignifiant” que sont devenus les Juifs provinciaux : “La réalité à laquelle sont confrontés tous les Juifs des Balkans est la même en Grèce : l’histoire a marginalisé les petites communautés juives. La tentative d’établir des Etats homogènes d’un point de vue ethnique semble être un modèle balkanique, un but qui a été atteint en Grèce en gommant la mémoire des groupes religieux et ethniques, y compris le judaïsme sépharade et romaniote”. Et quelle que soit la réaction des intéressés face à cette constatation amère, il apparaît que quiconque connaît la question ne peut qu’y souscrire et juger ce livre, bien documenté et illustré par des photographies de l’auteur lui-même, comme une contribution de grande valeur à la connaissance des Juifs grecs en cette fin du XXème siècle.

Bernard Pierron

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