Etre juif en France aujourd’hui* - Michèle Bitton et Lionel Panafit & Histoire des Juifs de France** - Esther Benbassa

* Paris. Hachette 1996.   240 pages.
** Paris. Editions du Seuil,  collection “Histoire”. 1997.   375 pages.  Chronologie sur deux millénaires,  superbe bibliographie, index.

L'actualité éditoriale nous apporte juste l’un après l’autre deux livres qui se complètent si bien qu’on peut aisément en traiter dans la même chronique

Le premier nous offre une vision horizontale en quelque sorte du judaïsme français actuel sous tous ses aspects.

Le second nous propose au contraire une vision chronologiquement verticale sur quasi deux millénaires de ce judaïsme, jusqu’au point d’aboutissement dont le premier traite.

Cest un très agréable petit livre bien charpenté que viennent de publier les deux auteurs Michèle Bitton et Lionel Panafit sous l’aile de Bruno Etienne, responsable de la collection et directeur de l’Observatoire du religieux à l’Institut d’Etudes Politiques de la faculté d’Aix en Provence 1. L’expression “sous l’aile” apparaîtra juste à ceux qui connaissent cette forte personnalité médiatique ainsi que ses travaux sur divers aspects de l’islam...

Les mérites de ce livre sont nombreux et l’énumération suivante ne les épuise pas tous :

- l’étendue, la rigueur et la mise à jour de l’information proposée , aussi bien sur les instances du judaïsme français que sur la position de divers rabbins quant aux problèmes de société se posant à juifs et non juifs.

- la simplicité de la langue et du vocabulaire employés qui le rendent facilement intelligible à qui que ce soit.

- le ton parfaitement neutre et serein, jamais normatif, de l’exposé qui cherche et parvient à ne culpabiliser personne, juifs pieux comme juifs agnostiques, militants comme éloignés des institutions communautaires etc.

Et cela est bien agréable au moment où la presse juive en France se fait fréquemment l’écho de polémiques, pas toujours faciles à comprendre pour les non-initiés, entre tels et tels groupes, sous-groupes ou groupuscules.

Ce livre plein de bon sens rétablit les valeurs et les justes perspectives, cela n’est pas son moindre mérite!

Alors, si vous voulez tout savoir sur les écoles et les publications juives, sur la cashrout et Hanouka, sur les sionistes et les laïques, sur les mariages avec ou sans ketouba et l’opinion des divers rabbins sur l’exogamie, feuilletez cet ouvrage.

La conclusion est forte, qui met à mal le discours des hommes politiques sur “LA communauté juive de France”:

“Il n’y a pas une mais des pratiques religieuses juives, de même qu’il n’y a pas une mais des pratiques de juifs laïques, entre lesquelles se compose et se recompose sans cesse une palette graduée d’usages variant selon l’origine, l’histoire et l’intensité individuelle de ces pratiques.”(suivent des exemples)

Les Italiens parlent volontiers d’aggiornamento, de mise à jour. C’est tout à fait l’objet de ce livre, simple et exhaustif à la fois.

Et si vous vous demandez comment on en est arrivé là, le second de ces livres vous éclaire avec pertinence, une grande culture et une approche nuancée, polymorphe, de tous les facteurs historiques, de tous les apports externes qui ont fait des Juifs de France ce qu’ils sont maintenant dans leur diversité, comme nous l’avons vu plus haut.

Ce qui précède sur l’extrême variété du judaïsme en France vaut tout au long de l’Histoire, et Esther Benbassa le montre bien. Elle étudie les regroupements naturels : par exemple les juifs de Provence, groupés autour de Narbonne avant l’expulsion de 1306 constituent le grand pôle européen du judaïsme.

Plus tard, du XVIème siècle à l’émancipation par la Révolution, les juifs de Bayonne ou Bordeaux, dits “portugais” ne se sentent rien de commun avec ceux de Lorraine ni avec ceux d’Alsace, ces derniers peu francophones - et le font savoir haut et fort, d’une manière qui nous parait aujourd’hui bien désagréable. Ils ne se sentent même rien de commun avec les “juifs du pape” d’Avignon et des quatre “carrières”.

De même, entre les deux guerres, les “Français israélites” ne se sentaient guère d’affinités - et le terme est faible - avec les réfugiés d’Allemagne ou d’Europe centrale fuyant les dictatures et l’antisémitisme, plus tard considérés par les pouvoirs publics français comme ennemis, et internés pour certains comme sujets allemands !

Esther Benbassa accorde une grande importance aux aspects démographique et économique de la question qu’elle a étudiée. Elle montre bien que le fait d’être juif pour quelques banquiers en vue ne peut pas masquer la grande difficulté de vie de trop nombreux pauvres, voire assistés ! 

Elle étudie chacune des vagues successives d’émigration du XXème siècle : Juifs d’Allemagne et de l’Est européen, des Balkans puis, après 1960, d’Afrique du Nord, ces derniers ayant revivifié le judaïsme français.

Entre-temps elle a exposé de manière claire la géographie de la collectivité juive durant la période 1940/1944, avec le déplacement massif vers la zone non-occupée jusqu’à la fin de 1942, puis un certain reflux. Elle examine l’ensemble des lois d’exception à l’encontre des Juifs, la première dès le 3 octobre 1940... etc.

Une bonne synthèse, complétée par une bibliographie essentielle.

Jean Carasso

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