Trop belle Orovida

Paris -  Editions Pygmalion / Gérard Watelet 1985. 460 pages

Yael Guiladi

Traduit de l'anglais par Gisèle Bellew

Nous sommes en 1476, à Tolède. Isabelle et Ferdinand viennent de repousser l'invasion portugaise. La foule est en liesse. Pourtant, la belle Orovida et son riche époux, le lainier Don David Villeda sont inquiets. Sous l'influence de Thomas de Torquemada, le confesseur de la reine, menaces et vexations s'abattent sur la communauté juive, dont ils sont de fiers représentants.

Un décret royal remet à jour la loi de 1414, destinée à maintenir les convertis à l'écart des influences “pernicieuses” de leurs anciens frères, et contraint désormais les juifs à vivre dans des quartiers séparés de ceux des chrétiens.

La communauté est partagée. Certains se convertissent, comme la sœur d'Orovida et son mari, médecin personnel de l'Infant Juan. Don David et Doña Orovida quittent Tolède pour l'Estrémadure, près de la frontière portugaise, où se réfugient de nombreux juifs.

A Villafranca, petite ville régentée par le bon gouverneur Juphré de Aguila, la communauté juive est en proie à des bagarres internes, dont les Villeda ne veulent pas se mêler. Juphré est profondément amoureux d'Orovida, devenue stérile après avoir contracté la peste, ce qui l'a éloignée de son mari.

Même si l'Inquisition n'est pas encore arrivée en Estrémadure, les nuages s'accumulent : en tant que “loyaux sujets de leurs majestés très catholiques”, les juifs sont tenus de participer au budget de guerre et la pression fiscale se fait intolérable, réveillant les dissenssions entre les chefs communautaires.




A la mort de Don David, Orovida et Juphré s'avouent leur amour. Leur liaison, dans une Espagne décidée à écraser “l'hérésie judaïsante”, doit absolument rester secrète. Juphré est prêt à s'exiler à Constantinople, ou au Maroc (pays ennemi de la couronne), mais Orovida redoute le voyage, et se sent trop espagnole pour s'exiler dans un pays ennemi.

Les Inquisiteurs arrivent jusqu'à Séville, et poursuivent les convertis, ces “crypto-judaïsants” soupçonnés de pratiquer en secret le rite juif. Les condamnations pour hérésie se multiplient. Les juifs et “réconciliés” sont bannis de nombreuses professions, dont le commerce, l'exercice de la médecine, le recouvrement d'impôts etc...

Dans cette atmosphère de terreur, la liaison entre Orovida et Juphré est dénoncée... par l'un des piliers de la communauté juive.

Des intrigues de cour permettent à la jeune femme de recouvrer la liberté, mais elle est bientôt rattrapée, passée à la question, et sauvagement violée par le nouveau gouverneur de la ville.

Pendant ce temps, son beau-frère, médecin du jeune infant et disciple de Maïmonide, est accusé de soigner le prince héritier avec de l'extrait de mandragore, objet de sorcellerie. On découvre sous sa chemise un talisman juif : il est brûlé pour hérésie, ainsi que son épouse, la sœur d'Orovida. Quant à notre héroïne, elle est pendue comme une “catin juive”.

Malgré un ton fortement "Harlequin", ce roman nous éclaire sur la situation des juifs dans les années qui ont précédé l'expulsion. A travers les deux sœurs, l'une convertie, l'autre pas, on retrouve tout l'orgueil, et aussi tout l'aveuglement des Sépharades élevés en “grands d'Espagne”.

Les querelles communautaires et la “trahison” des responsables nous évoquent de tristes souvenirs hélas plus récents. Enfin les mesures prises à l'encontre des juifs, vexations, enfermement dans des juderias, levée d'impôts, interdiction d'exercer leur métier, confiscation des biens, elles ont été largement employées depuis le quinzième siècle. Et quand Don Villeda (que l'on n'appelle plus “Don”) parvient à cultiver une terre jusqu'alors infertile, et que les moines, anciens propriétaires, réclament une révision du prix de vente, on se demande si l'on est bien en Estrémadure...

L'ennui, c'est que personne n'est réellement sympathique, et qu'en dehors de l'Histoire, avec un H, on s'intéresse assez peu aux héros, en particulier à Orovida. On a l'impression que l'auteur a voulu utiliser toutes les ficelles disponibles, amour, jalousie, aventure, trahison, torture, sexe, avilissement... Si la passion échevelée que se vouent les deux amants est déjà bien complaisante, les fantasmes érotiques et la rage bestiale du procureur sont carrément d'un goût douteux. La seule personne touchante, à mon sens, reste Eleazar, parce qu'il est médecin avant tout, ensuite Espagnol, et enfin de confession juive. Non croyant, converti pour mieux servir son prochain (en exerçant son art), il retrouve la foi “grâce” aux Inquisiteurs.

Je pense également qu'en dehors de véritables sentiments religieux, on est d'abord juif dans les yeux des autres, et en particulier quand ces autres appellent à la haine raciale. Eleazar aurait pu sauver l'Infant que les Inquisiteurs ont condamné à mort par ignorance et fanatisme. Ils tueront également le médecin, et à travers lui la connaissance. Expulsés, les juifs iront ailleurs dispenser leurs lumières.

Le parcours d'Eléazar est à mon sens plus intéressant que celui de cette "trop belle Orovida", c'est celui de tous les juifs honteux... et honteux d'être honteux.
         
Brigitte Peskine
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