Points d’histoire : Témoignage inédit d’Alice Benmayor, la fille du rabbin Barzilaï


Quand mon père, pressé par Wisliceny devait se rendre à la gestapo pour fournir les noms des membres de la Communauté d’Athènes, il avait une offre de l’archevêque1 Damaskinos qui lui proposait de l’envoyer par sous-marin en Egypte, mais lui seul.

Damaskinos s’occuperait, par l’intermédiaire du chef de la police de trouver pour ma mère et moi une famille grecque disposée à nous cacher. Je suis partie pour rencontrer immédiatement le secrétaire de Mgr Damaskinos, mais ne l’ai pas trouvé chez lui : il m’avisait qu’il me proposait un rendez-vous pour le lendemain.

A mon retour à la maison, mon père me dit qu’il fallait prendre une décision au plus vite. La proposition de l’E.A.M. (organisation des partisans grecs) était de nous envoyer toute la famille à la montagne.

Le lendemain dans la soirée, en cachette, nous partons en direction d’une famille (d’accueil) à Kolonaki. De ce moment-là, ayant entre les mains nos fausses cartes d’identité, la mienne avec le nom d’Alexandra Margioli, ce fut une course désespérée de village en village, ne restant dans chaque village que quelques jours.
Nous séjournons alors un mois à Xironomi. Mon père, très anxieux sur le sort des juifs d’Athènes voulait à tout prix y retourner.

Ne voulant lui laisser courir ce terrible danger, je me décide, en compagnie de la sœur du propriétaire d’un hôtel à Athènes, appelé Atlas (il existe encore aujourd’hui) de faire le voyage pour Athènes. A notre arrivée, nous trouvons l’hôtel occupé par les SS. Le directeur réussit à nous faire monter à l’étage en cachette pour cette nuit-là.

Le lendemain, pour notre chance, la garnison des SS partit pour le front. Je suis allée trouver Mr Lovinger, membre du Conseil de la Communauté d’Athènes qui, étant sujet hongrois ne courait pas le danger d’être arrêté par les nazis2 . Etonné de mon courage, il me dit qu’il fallait quitter immédiatement Xironomi, car les Allemands, furieux qu’un juif ait osé se moquer d’eux avaient publié une proclamation promettant une prime d’argent à qui dénoncerait le lieu de cachette (de mon père). Il m’a fallu attendre quelques jours pour trouver le moyen de rentrer à Xironomi. A mon retour la décision fut prise, toujours avec l’aide des partisans, et de ce moment-là ce fut une fuite continuelle de village en village, cheminant à pied ou sur des mulets.

A Lidoriki (un autre village) je suis tombée malade du typhus. J’étais encore en convalescence quant on nous fit savoir qu’un bataillon allemand se dirigeait sur Lidoriki. Avec beaucoup de peine mon père a réussi à trouver un mulet pour moi car je ne devais pas marcher. Les habitants fuyaient, évacuant le village. Après quelques jours l’histoire se répétait pendant des mois. Arrivée à Karpenissi.

C’est là que nous avons appris par un voyageur arrivé d’Athènes la triste nouvelle que le 24 mars 1944 une partie des juifs de la ville furent déportés, ayant cru l’avis des Allemands qu’on allait leur distribuer des matzot pour Pessah. Ceux qui eurent la malchance de se présenter furent arrêtés et déportés vers Birkenau et quelques uns vers Auschwitz.

L’histoire ci-dessus est décrite telle que je l’ai vécue3. Apprenant en octobre 1944 la libération, nous sommes rentrés à Athènes après 14 mois d’exil dans les montagnes, ayant connu mille difficultés.

Alice Benmayor
Notes
 
1 orthodoxe, NDLR.

2 pour le moment du moins… NDLR

3 La LS avait demandé à A.B. un témoignage personnel vécu et non une information livresque.
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