Points d’histoire : Le sauvetage des juifs d'athènes durant l'occupation Allemande


Dans le numéro précédent nous avons produit le témoignage inédit du Dr Emmanuel Arouh sur les journées cruciales de septembre 1943 où l’adjoint d’Eichman, Wisliceny tenta d’obtenir du rabbin Barzilaï la liste des juifs d’Athènes pour organiser leur déportation, comme il venait d’achever de le faire à Salonique au printemps de la même année. Nous avons réussi à retrouver la fille du rabbin Barzilaï, Alice Benmayor laquelle, vivant toujours à Athènes, âgée de 20 ans en 1943, nous confie à son tour deux pièces importantes pour alimenter ce dossier :  le témoignage écrit en 1954 par son père sur la question, puis le récit inédit qui suit, rédigé pour nous en français par Alice, qui complète de manière concordante le témoignage  d’Emmanuel Arouh.
 
(en grec)   par le Rabbin Eliahou Barzilaï

Il s’agit d’une missive adressée en 1954 par Eliahou Barzilaï
au journaliste  Barouh Ouziel en Israël.
 
La traduction de ce texte a été assurée par Bernard Pierron.

Lors de ma dernière visite en Israël on m’a  demandé d’écrire sur le sauvetage des Juifs d’Athènes durant la période de l’administration allemande. Avant de m’exprimer sur la question je voudrais rappeler que la Communauté d’Athènes a perdu de nombreux coreligionnaires. Mais en fait, d’autres Communauté de Grèce ont perdu une proportion de 50 à 90 % de leurs membres, tandis que la Communauté d’Athènes a perdu environ 10% de ses membres.

Conformément aux statistiques officielles, en 1943, il y avait 7000 Juifs et les nazis en ont arrêté 800. 700 ont été tués et environ 100 personnes sont revenues à Athènes après la guerre.

Quoique le chiffre des Juifs inscrits en 1943 fût de 3000, les 4000 autres étaient des réfugiés provenant d’autres villes de Grèce, en particulier de Salonique.

Quand la Grèce tomba entre les mains des Italiens et des Allemands en 1941, Athènes passa sous la domination des Italiens qui se comportèrent honnêtement avec les Juifs. Mais quand la gestapo s’empara du pouvoir, les premiers jours (sans en obtenir l’autorisation des Italiens) elle emprisonna beaucoup de notabilités juives , s’empara de livres importants au rabbinat et en particulier des livres du grand-rabbin d’Athènes, Haïm Kastel qui était né à Hebron.

En outre les Allemands montèrent de jeunes Grecs contre les Juifs. Ils appelèrent cela le Mouvement National Socialiste et Patriotique dont le but éloigné était la persécution des Juifs et la propagande contre eux.

La gestapo créa le club des Grecs germanophiles et l’appela l’Hitler Bund dont le dessein était de menacer les Juifs et de leur infliger la guerre des nerfs.

En 1941 la gestapo arrêta et emprisonna le Conseil de la Communauté et c’est alors que, par la force des choses, je me chargeai des questions de la Communauté en plus de celles  du Rabbinat. J’étais ainsi en rapport avec le Gouverneur d’Athènes, le colonel Lioni.

Cette année-là, un soir, la gestapo organisa une attaque contre la synagogue et les bureaux de la Communauté. L’organisation antisémite grecque dont j’ai parlé ci-dessus, avec environ 100 jeunes gens grecs, armés et conduits par 8 soldats allemands, lancèrent un assaut fracassant dans la rue Melidoni, brisèrent les vitres, pillèrent et prirent des objets de valeur. Leur intention était de brûler la synagogue et les bureaux de la Communauté.




Alors je demandai de l’aide aux Italiens et je parvins à faire venir un grand nombre de carabiniers dans la rue Melidoni. Non seulement ils sauvèrent les bureaux et la synagogue (au moment même où l’on s’apprêtait à y mettre le feu avec de l’essence) mais ils arrêtèrent nombre des assaillants dont cinq soldats allemands.

Les Italiens me soutinrent quand les Allemands demandèrent que soient libérés les soldats allemands que nous avions arrêtés. Je ne me pliai à cette demande qu’après de longues discussions avec la Police spéciale qui accepta de me donner une attestation signée et timbrée confirmant qu’un groupe de casseurs avaient pris de force toutes les archives de la Communauté juive à Athènes et tous les livres et les agendas. Cette attestation a été utilisée deux ans plus tard, en 1943, comme document important pour le sauvetage des Juifs d’Athènes.

Quoique de 1941 à 1943 la gestapo ne pût agir librement parce qu’empêchée par l’autorité italienne, les Allemands ne laissèrent passer aucune occasion de persécuter les Juifs.

Ainsi, la veille de Yom Kippour 1942, un communiste grec réussit à placer une bombe à retardement dans le bâtiment de l’Espo1 . Il s’ensuivit que le bâtiment prit feu et que l’incendie se communiqua à l’immeuble voisin qui était le cercle militaire de l’armée allemande. Il y eut beaucoup de brûlés dont des Grecs et des Juifs. Alors que nous les Juifs nous lisions le Kol Nidre, la gestapo arrêta dix Juifs connus jusqu’à ce qu’elle découvre ce qui s’était exactement passé .

Je protestai auprès des Italiens pour cette arrestation et vingt jours après je réussis à faire libérer les personnes appréhendées.

Mais arriva le jour où la gestapo se lança dans une action plus énergique. C’était en septembre  1943 quand l’Italie capitula sous la poussée des forces anglo-américaines tandis que les Allemands occupaient tout Athènes. Avec l’armée allemande arrivèrent à Athènes trois cents membres de la commission Rosenberg avec à leur tête Wisliceny. Le but de cette commission était de débarrasser Athènes des Juifs.

Le 21 - 9 - 1943 il me fut ordonné d’aller à la gestapo et quand j’entrai au 14 de la rue Loukianou, cinq membres de la gestapo en uniformes noirs, pistolets à la main, m’entourèrent et m’ordonnèrent de préparer dans les douze prochaines heures une liste de tous les Juifs, avec noms, adresses de leurs résidences (les Juifs grecs séparément des Juifs étrangers), une liste avec leurs richesses, les adresses de leurs lieux de travail, les bureaux de la Communauté juive et toutes les annexes et les comptes des Juifs dans les banques. En sortant de la gestapo je leur promis que tout se passerait comme ils me l’avaient demandé. Cela les mit en confiance et ils me laissèrent libre jusqu’au lendemain. Pour moi, cette nuit fut une nuit de labeur. Au risque de ma vie j’avais deux choses très importantes à faire.
D’abord, brûler tous les registres des nouveaux membres de la Communauté et deuxièmement convoquer en assemblée, dans la synagogue, tous les Juifs et leur expliquer qu’il leur fallait quitter immédiatement leur maison, sauver ce qu’ils pouvaient et s’éloigner de façon à ce que ni les Allemands ni leurs voisins grecs ne sachent où ils se trouvaient. A ceux qui ne vinrent pas je téléphonai et je leur dis métaphoriquement (pour que les Allemands ne comprennent pas) : “L’état du malade est très grave; les médecins préfèrent qu’il quitte la ville et qu’il aille dans les montagnes”.

Le 22 - 9 - 1943  je me présentai le matin à la gestapo et je leur appris que je n’avais apporté aucune liste avec moi. Wicliceny, en homme résolu, se mit en colère et frappa du poing sur la table. Je sortis alors l’attestation officielle de la Police spéciale allemande datée de 1941 (attestation que j’ai mentionnée au début) sur laquelle il était écrit que des casseurs étaient entrés dans les bureaux de la Communauté et avaient volé les archives, et je la lui donnai . J’ajoutai que depuis lors on n’avait pas créé de nouvelles archives et que durant les douze heures qui m’avaient été accordées je n’avais pu me souvenir des noms de tous les Juifs. C’est ainsi qu’ils m’accordèrent quarante-huit heures supplémentaires.

En sortant de la gestapo je décidai de poursuivre mon travail de sauvetage des Juifs. J’entrai en contact par téléphone avec les chefs des résistants d’Athènes et je leur demandai de régler tous les détails pour la fuite des Juifs d’Athènes. Cet accord a été écrit et les détails étaient les suivants :

La mission des résistants était de sauver tous les Juifs d’Athènes et de les envoyer dans la Grèce libre, c’est à dire dans les montagnes, de leur trouver nourriture et refuge dans la mesure de leurs possibilités. Les Juifs ne seraient pas obligés de combattre à leurs côtés contre les Allemands mais tout jeune Juif qui voudrait se joindre à eux jouirait de tous les droits des résistants.

En échange, je m’engageais à leur donner l’argent de la Communauté déposé en banque et après le sauvetage je devais leur fournir une attestation confirmant leur action en faveur des Juifs pour qu’ils l’utilisent auprès des organisations juives d’Amérique et de Turquie.

En outre je collectai chez les Juifs riches de l’argent que je distribuai à tous les pauvres pour qu’ils puissent couvrir leurs frais jusqu’à ce qu’ils arrivent chez les résistants.

Tel fut le chapitre du sauvetage des Juifs d’Athènes où 3000 personnes environ furent sauvées par moi et les résistants durant un an et demi jusqu’à la fin de la guerre, en octobre 1944.

Athènes 1954
Rabbin Eliaou Barzilaï
Grand-Rabbin d’Athènes  (né à Salonique)
 
1 Sagit-il de la gestapo ? Note du traducteur.
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