Itinéraires exemplaires : Mon enfance sépharade. Mémoires judéo-espagnoles

Paris, l’Harmattan et tous libraires 1996. 230 pages.
 
A.Rivka Cohen
préface de Haïm Vidal-Sephiha

L’auteur est née en décembre 1939 à Bruxelles. Elle est donc la plus jeune des quatre chroniqueuses commentées sous  la rubrique “Itinéraires exemplaires” dans la LS 19 et la présente.

Troisième d’une famille de quatre filles, Cohen par son père et Passy par sa mère - tous deux nés à Constantinople, émigrés dans les années 20 - ses premières années sont marquées par la guerre. Les enfants sont cachés, dispersés; les parents arrêtés, relâchés, détenus à nouveau. Une petite sœur naît en 1943.      

A la fin de la guerre, la famille se recompose mais la mère, tuberculeuse, doit partir se soigner en Suisse. Quand Rivka, qui s’appelle encore Adèle atteint ses onze ans, le père meurt des suites d’un accident. Avec un grand courage, la mère entourée d’une famille aimante prend seule les rênes de cette maison de femmes..

Rivka et ses sœurs déménagent beaucoup, vont au lycée, suivent à la fois le calendrier juif et le calendrier chrétien.


Leur vie spirituelle est éclairée par le grand-père, le bon rabbin Meyer Passy. Ditchas et superstitions les protègent du mauvais œil, elles évoluent entre judéo-espagnol et belgicismes, vie profane et vie traditionnelle, toujours fières d’être juives et sépharades.

L’aînée des sœurs s’envolera vers l’Afrique, l’autre deviendra médecin; Rivka découvrira Israël (c’est la fin du livre, elle a dix-neuf ans) et épousera un Cohen, accomplissant ainsi le vœu du grand-père.

Autant le dire d’emblée, ce livre est difficile à lire. Le style fleuri est déroutant, chargé de mots inconnus (je ne parle pas du judéo-espagnol, plus facile à comprendre pour la francophone que je suis que certaines expressions de nos amis belges), très ciselé, parfois abscons. La narration n’est pas chronologique mais s’organise autour de lieux et de personnages, ce qui oblige à des allers et retours dans le temps. Certains événements elliptiques (ou délibérément ellipsés) rendent la compréhension carrément hasardeuse :

page 170 : “Sous l’absolution immédiate et radicale de kapara, en avons-nous cassé des verres et oublié des évidences ! Toutes nos étourderies défaillaient dans l’immunité de l’expiation résignée invoquée !”

 

page 201 : “Les réminescences des innocences couleraient d’une vie belle dont Fortunée me protégeait, la vigilance des guets s’éloignait imperceptiblement sans révolte, sans désespoir.”

Mais c’est aussi le charme de ces souvenirs éclatés, pointillistes, légers comme des pétales de roses, sucrés comme les pâtisseries des jours de fête, à la fois volatils et lourds de sens : une manière de transmission très personnelle, une recette chuchotée à l’oreille, destinée à passer de génération en génération, jamais tout à fait la même, jamais tout à fait une autre.

Née moi-même douze ans plus tard à Paris, j’ai été élevée sans mémoire. La fidélité sans faille de Rivka Cohen, son amour indéfectible des siens, le regard attendri qu’elle pose sur une jeunesse qui oscille entre la vie communautaire des juderias ottomanes et l’anonymat d’une capitale européenne, m’ont touchée. Laissons-lui le dernier mot :

    “Je n’ai rien supposé, j’ai aligné sur ces feuillets les grelots des voix qui tintent précieusement, s’emportent comme le jet d’eau,  se déchaînent en artifices de lumière, retombent en rire d’enfant éternel”.

Brigitte Peskine
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