Itinéraires exemplaires : France 40-44 Expérience d’une persécution

Paris, l’Harmattan et tous libraires. 1996. 60 pages.


Micheline Larès-Yoël

C’est un petit livre travaillé, bien écrit, pointilliste, fait de séquences brèves pas nécessairement reliées entre elles que nous propose Micheline Yoël, universitaire maintenant à la retraite.

Ces souvenirs furent écrits - aide-mémoire en quelque sorte, notes personnelles - en 1965 et sont publiés seulement maintenant.

Observons que dans les “Itinéraires” du numéro précédent, les deux auteurs - deux femmes déjà - avaient respectivement huit et onze ans en 1940. Micheline, elle, en avait quatorze. Et c’est cette génération que l’on retrouve maintenant avide - non, il serait plus juste de dire contrainte, poussée par une nécessité intérieure - de témoigner de ce que fut pour elle l’époque de la terreur confuse, non explicite, car on ne savait pas vraiment... de l’occupation allemande.

Micheline, fille unique, expose comment en 1940, pour des raisons diverses, ses parents saloniciens décidèrent de rester dans leur maison, en banlieue parisienne, malgré l’occupation allemande et comment, jour après jour avec chance bien sûr mais circonspection,
intelligence des situations, son père surtout, car il est le plus visé - la mère et la fille disposant de faux papiers d’identité - fait face aux imprévus, aux dangers. Lui se déclarant seul comme Juif en mairie de sa commune, “le reste de la famille apparaîtrait comme non-Juif, demi-Juif, insuffisamment Juif...”

Micheline se souvient du 16 juillet 1942, date de l’oral du baccalauréat auquel elle se présente, en vain d’ailleurs (c’est le jour de la grande rafle du Vel’ d’Hiv. mais elle n’en sait rien, tel Fabrice à Waterloo chacun vit sa vie). Le surlendemain 18, elle reçoit son certificat de baptème à l’air passablement authentique...

Contrairement à d’autres, à la plupart des monographies de ce genre rédigées après coup, Micheline ne se croit pas obligée de mentionner des faits importants ou bénins qui ne sont venus à sa connaissance qu’ensuite et qui éclaireraient son récit. Mais le lecteur, hic et nunc, rétablit le contexte.

Elle observe avec une certaine distanciation élégante que les “amis” qui diparurent du champ de vision furent plus nombreux que ceux qui aidèrent... cela n’est pas pour étonner ceux qui ont vécu l’époque !


Le style est surprenant au début : l’auteur parle d’elle à la seconde ou à la troisième personne : “tu savais...” ou “elle savait...”. Quelques formules percutantes émaillent le récit :
“Petites épreuves parce que non consommées dans l’absolu de la déportation, mais qu’il fallait néanmoins surmonter à chaque  fois, à grand renfort de volonté tendue et distendue.” (page 19)

Les deux dernières phrases expriment de façon élégante ce que nous expliquions au début sur la nécessité interne du témoignage :

“Mais au bout de vingt ans1 - comme vous n’aviez pas, tant s’en faut, goûté au pire - une certaine accalmie menaçait, comme une brume, le chemin des oublis insensibles - des trahisons. Tu avais trop longtemps reculé devant ce témoignage, mais il est maintenant rendu.”(page 56).

Jean Carasso
 
Notes
 
1 Rappelons que ce récit date de 1965.
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