Aldonza, notre sulfureuse cousine de Cordoue

Le titre réel du livre est “Portrait de la gaillarde andalouse”, l’auteur Francisco Delicado, Traduit de l’espagnol Paris  Fayar
Une aventure-lecture par Hervé Nahmiyaz

 Il s’agit d’une recension peu habituelle : Hervé Nahmiyaz nous propose ici un “roman dans le roman”, un “coup de cœur”, une “aventure-lecture” comme il l’exprime, et son texte est d’un genre si différent de ce que nous publions habituellement dans la rubrique, que nous avons plaisir à vous l’offrir. A vous de juger !
La Rédaction

J’enjambe la couverture, je tourne à la première page, personne à droite, denguno à gauche, je prends mon souffle et je pénètre d’un geste vif dans le roman.

Me voilà dans la préface, ouf ! encore peu de monde, comme un marché à l'aube, il fait encore nuit, quelques quidams qui s'activent, des passants fugitifs frôlant les murs; accoudé au comptoir du seul bouge ouvert, petite lumière jaune dans le noir, Juan Goytisolo, Goy i solo : un nom et déja tout un programme, raconte le comment du pourquoi, pourquoi Aldonza, c'est Alaroza, c'est à dire la fiancée, se trouve à Rome.

Il parle Juan, il parle, de l'Espagne, des uns, des autres, il jacte, il narre; pire, il balance; bon je saute, profitant d'une sortie au coin de la page trente trois.

Vlan, le bec sur la note du traducteur, cul de sac (tiens ! aubergine se dit viédase, ou asno, moi je préfère merengena). Le traducteur, Bléton, nous parfume, ce bouquin est truffé de pièges, attention ! L'auteur sous-titre le roman, “portrait inspiré du devant et du derrière de dame Gaillarde”, le recto masque le verso, un mot peut en cacher un autre, jeux de miroirs, vocabulaire gigogne, la sémantique soudain se glisse en dessous de la ceinture.

Trente juillet 1524 dans une ville d'Italie....

Avant la compagnie de Jésus, il y eut la sainte Inquisition ou compagnie nouvelles frontières.  Conduire directement les juifs d'Espagne, de Séville ou de Burgos jusqu’au ciel ou à Salonique, transbahutant hommes, femmes, enfants, maisons et ombre des figuiers sur un tapis volant. (et le stock ? que faire du stock ? ) ne fut pas facile. Il fallut procéder par étapes.

C'est vrai lecteur, tu te vois, laissant non seulement ta baraque au soleil, l’odeur forte des cystes roses, mais encore l’ombre fraîche du figuier sur la terrasse, tu voudrais la rouler cette ombre et la poser sur ta besace, impossible, alors tu y jettes tout,  le paysage aux collines sensuelles, le cyprès, la maison, le chien noir, la fraîcheur des soirées d'été, le voisin bossu, les parfums et les bruits de fontaine perlant dans la nuit, tu la roules comme un tapis et tu la mets dans ta tête, à jamais, tu prends la clef, tu ne te retournes pas , très mauvais depuis Sodome, et tu avances sur le chemin poudreux, encore Moïse, déja Charlot.

 Bien avant 1492 et sans doute bien après, l'exode fut une discipline sportive juive (la figure du Juif errant, vue des gentils, avait alors nom Jean Espérandieu. A ce propos, je me souviens du  Juif errant, époustouflant début de Sue Eugène, où le Juif errant et  délirant célèbre les épousailles de l'Asie et de l'Amérique au détroit de Béring.)
 
L'exode ce n'est pas l'exil, ce n'est pas l'émigration, ce n'est pas le nomadisme, ce n'est pas l'errance. L'exode c'est notre essence.

Des Juifs gyrovagues, chevaliers du zig et du zag, arpenteurs et bouffeurs d'espace, mangeclous, cavaleurs en kafcarapatade, alchimistes en poudre d'escampette, joueurs à saute-frontières. Je recommande la lecture de “De la pratique de l'exode en 24 leçons et trente siècles” par le docteur Albert Lebrun, surnommé Es baratto bre, aux Editions de la folle boussole, Estamboule-Avignon 1937.

Je corne la page du Bosphore  pour marquer le passage, j'exode, j'exile, j'expatrie, j'extrade, j'ertrude...(Stein), j'extrais de naissance, j'expédie, j'expulse, j'expanse ( Cristobal Colon lui,  agrandit le monde), “il est passé par ici, il repassera par là”, j'écris  entre les lignes maritimes, je comptabilise, je catalogue :

Juifs avoués, Juifs désignés  à la rouelle écarlate, au chapeau pointu jaune, violet, turlututu,  marranes, presque Juifs, Juifs de Cour, d'arrière-cour, tout court,

toujours Juifs, encore Juifs, nouveaux chrétiens, mahométans de circonstance, caméléon l'africain ou masque de Venise, Cagliostro, Masséna, Maïmonide, Delicado, Montaigne,  Neruda, Moravia, Von Stroheim. Vivre comme on lit, en diagonale.

Bruissement du papier glacé, frissons, écartant mes feuilles ... de chou, j'écoute un dialogue entre Thérèse et Béatrice, l'une : “J'aimerais savoir si elle est marrane ainsi nous pourrions lui parler sans crainte”; l'autre : “ Facile! si elle l'est, elle feindra d'être bonne chrétienne”.

Les pages filent dans un bruit de crécelle, pétarades, cris et airs de mandoline. Je croise une bande de grotesques, procession ou carnaval ?
    
Juif masqué, Cervantès; Juif masqué Fernando de Horas, l'auteur de la Célestine; Juif masqué l'inventeur de roman picaresque, le père du Lazarillo (voleur, margoulin, tueur poussé par les circonstances, rebelle, révolutionnaire, guide d'aveugle   donc Juif par essence), Juif masqué Zorro et Juif masqué enfin Francisco Delicado, auteur de “Aldonza Portrait de la Gaillarde (lozana) andalouse”.

Enfin l'auteur, approche toi lecteur, nous le tenons ce Delgado médecin de Venise, guérisseur du mal français, éditeur de la Célestine,  discret   graphieux qui laisse à la Gaillarde le devant de la scène.
 

Je suis au coeur d'une page secrète, 71 bis, invisible à l'oeil nu, il faut avoir atteint l'état de transe du derviche tourneur de pages, du talmudiste pilpouleur en diable, contorsionniste de la pensée, pour passer à travers le chas de l'aiguille, plus fort qu'Alice,  je me suis faufilé dans la chatterie (ou chapitre) VII, juste après l'étoile.

Aldonza la Gaillarde (surnom que lui a donné son amant et père de ses enfants, Diomède, avec lequel elle parcourt le Levant, affaires obligent)  est là, telle Isis, Aphrodite,Vénus en gloire, mais   si charnellement humaine .

 Aldonza, la belle Aldonza va nous fasciner avec ses cheveux d'or, son front impérial, ses fins sourcils, ses beaux yeux assassins, son nez délicat, ses lèvres de corail et ses dents menues, son maintien de reine et ses tétins jolis. Piquant à Hagwells sa bécane à traverser la tocante, je file  en quatrième de couverture de l'autre côté du roman, un siècle plus tard je rencontre la belle compagne de Sabbataï Zvi (Séville ?), elle aussi échappée des lupanars de Venise pour devenir la  fiancée du messie.

Aldonza est en constant mouvement, son périple, vaille que vaille, sur mer et sur terre, la conduit de sa ville natale, Cordoue (où déja, si sa mère,  ruinée par un père joueur au point de miser sur  un reflet de soleil sur un mur, lui a appris à filer, ce qu'elle préfère c'est manier l'aiguillette) à Rome.

Ce périple passe par:
Carmona, Xérés , Cadix, Rhodes, Alexandrie, Damas, Damiette, Beyrouth, Alep, Chypre, Le Caire, Chio, Constantinople, Corinthe, Saloni-que, Sarajevo, Candie, Venise, Amsterdam, Marseille, Livourne et enfin Rome.

Elle va en faire des découvertes  dans la  ville du pape Léon X où les Juifs exilés d'Espagne sont nombreux, puisque nous sommes en 1524 et que le limon juif chassé d'Ibérie ne s'est pas encore déposé  pour fertiliser l'Empire des Turcs ottomans !  (MORALITE :    Auteur d'une belle phrase et la savourant, il la grava dans le marbre à l'aide d'un cure-dents ).

Méfiants dans un univers hostile, ils se dissimulent et se décryptent selon un code connu des initiés. Ainsi lorsqu'une personne a l'esprit vif, cela revient à dire qu'elle est juive, surtout si on ajoute qu'elle est angoissée ! (y-a-il un Woody Allenzo dans la salle ?)

Dis moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es :
“rôt de veau, beignets, galettes de sésame, navets au cumin sans lardons, tourte au fromage, miel et aubergine avec son soupçon d'ail et son arrière-goût aigrelet - ke lo bueno mio !-, pâte de coing”, tout un art culinaire - ragoût sans oignon vaut noce sans tambourin - venu du fond des âges et s'insinuant dans l'âme pour toujours.

Dis moi qui tu manges . . .
Lorsqu'un personnage du roman donne à Aldonza la recette du craquelin : “farine et eau chaude, sucre, plongez cette pâte dans l'eau bouillante et passez au four”, la Gaillarde s'exclame : “si on mangeait cela en Espagne, on l'appelerait pain azyme”.
    
Aldonza se signale aussi par sa manière de se vêtir, “ni résille ni coiffe mais un bandeau ajouré de soie verte”  et, comme si cela était insuffisant, le destin a fait fleurir, aprés un choc sur son front, une cicatrice en forme d'étoile (dessin de la place de l'étoile au carrefour de la page 62).

Elle rencontre  Mira, Engracia, Perla, Rosa, Janila, Cufa, Alfarugia, Béatrice qui dit : “j'aimerais savoir si elle est marrane” et   s'exclame “sur ta vie elle est donc de nobis” et dans notre tête cela chante   “por la vida esta es de los muestros”,   cri de ralliement du dernier  des Moïse khan , panache blanc, euréka,  sésame ouvre toi ,  passeport  qui fait le monde si petit qu'il tient dans la fatuité salonicienne.

A Rome, Aldonza découvre les synagogues diverses (détruites au XIX° siècle), des Catalans, des Tudesques, des Français, des Italiens (“les plus sots des  Juifs, presque païens qui ignorent leurs lois”), et des Espagnols (“ils en savent plus que tous les autres réunis...savants comme 30 000 diables! - élémentaire mon cher Hasson -”).

Avec elle, je pénétre dans ce monde interlope (tu me suis, lecteur ? chut pas de bruit), dans les traverses sinueuses de Rome.
 
J'avance  dans un décor de bambochade, ruines, peupliers courbés, bruissement des feuilles argentées, romanichels, tavernes, clair obscur, pourpres crépuscules, nuits d'éclairs, aubes diaprées où chantent les rossignols, marchés puants, bordeaux en tapinois, parmi ces Juives obligées de gagner leur vie, inventant une profession qui réunit les talents que doit avoir toute putain qui se sublime en vestale esthéticienne, magicienne, maquerelle, gynécologue et sexologue.

Cousine Aldonza ne tarde pas à devenir une ruffiane, une putain sans peur et sans pudeur, elle digresse volontiers sur :

“les navets de Xerès, licornes au repos, barre de justice, pilons de mortier, avirons de galère, anguille, amadou de briquet, corde à épinette, navette de tisserand, abricots, dé - fendus , cail-lettes, octroi et autres calibistris”.

Delicado, vingt ans avant Rabelais, invente la  litanie, celle des putains, orsiniennes, guelfes, gibelines, angevines ; “balances des bouchers à peser toutes les viandes”.

Trop de mots, j'ouvre une à une les fenêtres. Il s'agit des vignettes, estampes, bouffées d'air, que vois-je au-dehors ? Curieux paysages, étrange spectacle, inquiétant feuilleton ! La fenêtre s'ouvre :

Gondole à Venise, la Gaillarde, son valet Ranpin, les putains, un batelier, un singe, un porte-étendard et la mort inversée. Clic Clac.

Cupidon tirant sa flèche. Clic Clac.




Paysage de la Pena de Martos (près de Grenade, ville natale de Delicado) et de Cordoue (patrie de la Lozana, Avicenne et Sénèque). Clic Clac.

Fontaine Sainte-Marthe à la Pena : muraille  de la ville, chevelue (Madeleine), homme au cœur percé d'une épée, arbre feuillu, chien ou  fauve . Clic Clac.

Memento mori, couple devant un crâne. Clic Clac.

Le lupanar de Gaillarde : pots d'apothicaire, Ranpin devant un feu et, devant un mortier, putains : Clarina, Oriana, Aquiléa, Divicia en galante compagnie. Clic Clac.

Joueurs de chalumeau, trois hommes faisant une aubade à la Gaillarde. Clic Clac.

Deux chasseurs de connins. Clic Clac.
Deux clercs, galants de jadis de naguère et du temps passé. Clic Clac.

Le messager d'amour et sa monture; trois femmes aux fenêtres. Clic Clac.

Pluton et ce diable de Milan, Pluton dans la gueule du Léviathan, femme nue à genoux, diable, fous faisant la queue pour être reçus du dieu. Clic Clac.

Nœud de Salomon. Clic Clac.

Sac de Rome, troupes à l'assaut de la ville. Clic clac.

La mort à cheval, fauchant pape, roi, cardinaux. Clic Clac.

Lanterne magique, clic-clac, qui résume l'action et tout en préservant son mystère, annonce la fin du voyage.

Campant entre deux religions, le corps  chrétien et l'âme juive, cette marranité étant une réalité sociale plus ou moins admise, nos exilés espagnols découvrent que les morales sont relatives, et vaines les apparences, entre l'impuissance des rabbins et la perfidie des prêtres, ils cherchent leur salut dans la nécessaire jouissance, puis dans la vanité de la jouissance et la vanité de la vanité. Alors que reste-t-il ? Le sarcasme, l'ironie, l'humour.

Le sarcasme du burlador est un rire  tragique.

La bouffonerie licencieuse devient méditation prenant appui sur la Kabbale car, tremblez bonnes gens, l'année 1524 doit être celle du déluge, de la fin des temps, comète d'or, foudres zébrant les galaxies, océans recouvrant les montagnes, Turcs chevauchant l'Europe, tocsins brisant le ciel, Indiens topinambous à la semence noire, monstres échappés des enfers..., en fait tout se résumera aux guerres d'Italie et au mal français (en France “mal de Naples”), syphilis fouteuse de frousse, sida d'alors.

La liberté impudique de la Gaillarde n'est plus de mise et, le temps passant, va provoquer la haine des hommes et l'ire de l'excommunicateur qui en appellera à la putréfaction de ses chairs (Cantique des Cantiques inversé,  du vieil-lissement dévastateur, de la mort arrivant à la vitesse d'un cheval au galop ) pour que son  “âme meure dedans l'ardente forge”.

Aldonza quitte Roma (amor) après le sac de la ville par les Français (à mort !) et part aux îles Lipari (les paires !), lieu de relégation mais pour elle antichambre du paradis.

Le paradis, elle l'a vu dans un songe, songe qui confirme une prophétie : “Souviens toi de l'astrologue qui nous prédit que l'un de nous irait au paradis, il avait découvert cela dans l'arithmétique et l'avait lu dans nos ancêtres” (chez nos anciens ? ).

Elle écrit  : “si je vois la paix qui est perpétuelle là-bas, je vous l'enverrai, nouée à ce nœud de Salomon et que la détache qui voudra”.
    
Le nœud de Salomon s'impose en une figure cabalistique, il a quatre boucles, où s'inscrit le mot paso, paix et passage, le O face au A, donc lieu où se rencontrent l'alpha et l'oméga, le début et la fin, soit l'éternité. Mais c'est bien sûr !

 Quittant la vie, la Gaillarde a pour dernier souhait :

 “Bouche moi les yeux Seigneur, pour qu'ils ne voient pas la vanité”.

Alors la Gaillarde se dé...livre, quitte le roman, m'y laissant seul, troublé et songeur.

Je suis au terme du voyage, je quitte les rames de papier, l'encre a été jetée. Les mots gardiens du temps, sable déposé sur la page, hors du sablier,  suivent le ressac de mes rêves.

Je m' apprête aussi à sortir du texte en passant in fine sous la table des matières, yeux clos, de crainte de n'y voir qu'os de squelettes sous les jupons des ruffianes, quand l'auteur par une ultime digression  ajoute :

- “J'attends sain et sauf la paix à Venise pour m'accompagner chez notre très saint protecteur, puissant défenseur de si grande nation et très glorieux avocat de mes ancêtres...demandant à Dieu, pour bien finir : paix et et salubrité (“paz i salud”) pour tout le peuple chrétien. (intch amen !)”.

 “A quoi reconnait-on un marrane ?” disait la jeune femme :
Réponse : “facile, s’ il l'est il feindra d'être bon chrétien”.

Hervé Nahmiyaz
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