Point d’histoire : Salonique & Athènes


Point d’histoire : Salonique

Puisque le livre précédent survole l’histoire de la Grèce sur un peu plus d’un siècle et se clôt sur la Choah, rappelons ici un épisode des persécutions infligées aux juifs de Salonique en 1942 . Bernard Pierron l’évoque d’ailleurs brièvement en page 220 de son livre (dans lequel on trouve aussi une description minutieuse des persécutions, des préparatifs et de la déportation elle-même des Juifs de chaque région de Grèce). Cet épisode a été décrit maintes fois mais les plus jeunes de nos lecteurs n’en ont pas connaissance1. Et le “Bulletin de la seconde génération des Grecs survivants des camps de la mort”, édité en Israël et que nous évoquions brièvement en page 17 de notre numéro précédent nous offre l’occasion d’y revenir.

Notre ami Zvi Michaéli, qui était présent ce jour là de juillet 1943 dans la scène décrite, a bien voulu nous traduire de l’hébreu ce texte d’Elie Hassid paru dans ledit bulletin.

 

“Un jeune homme portant un costume blanc était étendu près de moi, le visage en sang”.

Extrait du journal de jeunesse d’un enfant de Salonique pendant l’occupation.

Chapitre 15

Le samedi 11 juillet 1942, les autorités allemandes convoquèrent tous les Juifs âgés de 16 à 45 ans, leur ordonnant de se présenter à 8 heures du matin Place de la Liberté pour un recensement. Qui oserait ne pas se présenter ?

Je suis arrivé à l’heure indiquée avec mes coreligionnaires et on nous aligna par rangées de six en face de l’immeuble de la Banque Union. Nous attendions tous avec impatience la fin de l’enregistrement pour retourner chez nous.

Une foule de badauds et de curieux s’était amassée tout autour de nous et aux balcons des immeubles environnants.

Il est déjà 9 heures. Il commence à faire chaud mais le recensement n’est pas encore commencé. Les retardataires sont engueulés par les soldats allemands qui les obligent à faire des mouvements de gymnastique humiliants. Ceux qui n’y parviennent pas avec célérité sont roués de coups. Des personnes d’un certain âge s’évanouissent.

Les soldats sont armés de bâtons et frappent sans pitié à tort et à travers. On nous oblige à nous retourner face au soleil ardent. Nous avons soif et nous tremblons dès qu’un soldat appelle l’un d’entre nous.

Parmi ceux qui ont été déjà battus et qui gisent par terre à moitié évanouis, je remarque un jeune homme vêtu d’un costume blanc qui saignait du nez et gémissait et nous, tous les autres nous faisions de notre mieux pour nous cacher derrière nos voisins, respirant avec peine afin de passer inaperçus. Notre bouche est amère et notre langue collée au palais.

A un moment donné, un officier SS avec une balafre sur le visage, terrible à voir, s’approche. Il se jette sur un homme petit de taille et chauve, le frappe d’abord avec son bâton sur la tête et tout le corps, le pousse à terre et un autre SS le piétine avec ses bottes. Une jeune soldate allemande s’approche pour photographier la scène. Si des hommes appartenant à un pays civilisé se comportent de cette façon, les cannibales qui mangent de la chair humaine ont à mes yeux plus de morale et plus de dignité. Ces soldats sont peut-être sains de corps mais la haine qui les anime les rend fous et leur ôte tout sentiment humain. Voila les représentants de la “race supérieure” d’Hitler.

L’officier allemand cherche une autre victime et se dirige de mon côté. Ma respiration s’arrête lorsqu’il pointe son doigt dans ma direction en criant : “lève toi !” Mais non, ça n’était pas moi qu’il cherchait, mais un grand gaillard bien musclé, derrière moi, aussi vêtu d’un costume blanc. D’abord de la gymnastique puis des coups mais la victime reçoit ces coups sans broncher malgré le sang qui lui coule sur le visage.

“Juif capitaliste” “Juif communiste” vocifère l’officier tout en redoublant ses coups de bâton. La matraque se casse. Il en prend une autre et continue à taper. “Mon Dieu” ! j’implore en moi même, “pourquoi permets-tu à ces brutes de taper impunément ?”

Ce ne sont pas des hommes mais des machines métalliques !

La Place de la Liberté est devenue un camp de tortures. Deux heures après nous entendons le haut-parleur qui clame : “Dispersez-vous et revenez à cette même place lundi à la même heure”. Nous ne nous le faisons pas dire deux fois et nous dispersons de tous les côtés. Je me dirige vers la maison de Jacob (un ami) qui habite dans le voisinage. Je réclame un verre d’eau et éclate en sanglots dès la première question. C’était ma réaction aux humiliations et aux coups. Je devais pleurer pour ne pas exploser. “Il est préférable qu’ils nous massacrent plutôt qu’ils nous humilient de cette façon” déclaré-je...

(Zvi Michaéli qui se trouvait d’un autre côté de la place n’a pas assisté précisément aux mêmes scènes mais se souvient très bien de la terreur.)

Elie Hassid et Zvi Michaéli vivent en Israël et sont toujours là pour témoigner... Zvi, qui fut déporté à Auschwitz lui, a raconté avec beaucoup d’émotion comment il doit sa survie là-bas à la bonté, à l’humanité du docteur Simon Lubicz dont il ne savait plus rien depuis, et qu’il a pu venir remercier à Paris le 16 septembre 1995. (voir LS 13 et les suivantes).


POINT D’HISTOIRE : ATHÈNES

Il nous apparaît important, venant d’évoquer juillet 1942 à Salonique, d’examiner ce qui se passa plus tard à Athènes en septembre 1943 lorsque les Allemands envahirent la zone (après la capitulation des Italiens)

Nous empruntons le bon résumé de la situation au livre de Bernard Pierron (pages 239 et 240) dont il est question plus haut, et le complétons par le récit inédit de l’un des témoins, répondant ainsi à la question d’un lecteur désirant être éclairé sur ce point particulier.

“Dès septembre 1943, alors que la question des Juifs de Macédoine avait été irrémédiablement réglée par les Allemands, l’assistant d’Eichman, Wisliceny, arriva à Athènes pour y organiser la déportation et l’extermination des israélites avec, espérait-il, la même facilité qu’à Salonique. (...)

Le président de la communauté athénienne était rabbi Elijah Barzilaï. Le SS Wisliceny, espérant sans doute avoir affaire à une personnalité aussi docile que le grand-rabbin de Salonique, le Dr Koretz qu’il avait fini par expédier dans un dernier convoi à Bergen-Belsen, somma le grand-rabbin E. Barzilaï de coopérer, pour son bien et celui de la communauté, avec les autorités d’occupation et de lui livrer ses coreligionnaires pour ainsi dire pieds et poings liés, en fournissant les archives israélites à la gestapo. Mais le grand-rabbin, sans doute assez prévenu par la multitude des témoignages en provenance de Salonique, et doté d’une personnalité plus affirmée que celle de Zvi Koretz, fit prévenir ses administrés, brûla les archives et se réfugia avec sa famille dans un village sous la protection de la résistance. Nombre d’israélites suivirent d’ail-leurs son exemple. Les Allemands organisèrent alors un conseil israélite pour administrer ceux qui n’avaient pas disparu, sur le modèle de celui de Salonique et leur ordonnèrent, par un communiqué daté du 3 octobre 1943 et signé du général Jurgen Stroop de se faire enregistrer à la synagogue. Plusieurs centaines de familles, pressentant alors l’imminence du danger qui les guettait et bénéficiant de l’aide de la population orthodoxe et des autorités policières et religieuses réussirent à se cacher, et même à quitter la capitale pour l’Asie Mineure. Les irréductibles, ceux qui, pour des raisons difficilement compréhensibles préférèrent se soumettre aux nazis furent arrêtés le 24 mars 1944 à la synagogue d’Athènes où les Allemands avaient annoncé une distribution de farine pour la Pâque. 800 personnes furent ainsi envoyées dans le camp de regroupement de Haïdari dans la banlieue de la capitale. Le 2 avril, avec près d’un millier de coreligionnaires que les nazis avaient réussi à arrêter par la suite à Athènes, ils furent envoyés à Auschwitz.”

(Pierron continue en expliquant le pourquoi de cette différence entre Salonique et Athènes.)

Nous sommes en mesure d’apporter ci-dessous le témoignage de première main, inédit, du Dr Emmanuel Arouh, rédigé le 28 juin 1996 . Ce témoignage lui a été demandé pour la LS par notre ami Freddy Abravanel qui en a assuré la traduction.

Les nuages de la guerre continuent à s’amonceler sur la Grèce occupée. La population juive d’Athènes avec, parmi eux certains de leurs coreligionnaires qui s’y étaient réfugiés en s’échappant d’autres villes, est anxieuse et profondément traumatisée par les événements qui venaient de se dérouler à Salonique.

De jeunes juifs d’Athènes, enrôlés dans les rangs de la résistance décident lors d’une réunion - clandestine cela s’entend - que le grand rabbin Elie Barzilaï devrait s’échapper, compte tenu du fait qu’il était sommé de se présenter chaque jour à la Kommandantur.

Après décision prise par le Comité Central de l’EAM (Ethniko Apelefterotiko Metopo = Front National de Libération) deux de ses membres rendirent visite au grand-rabbin Elie Barzilaï à son bureau de la Communauté Juive d’Athènes. Nous apprîmes par la suite le dialogue tenu au cours de cette rencontre, soit :

E.A.M. - Nos respects, Eminence, que faites-vous actuellement ?
G.R. - Que voulez-vous que je fasse ?
On me demande la liste des juifs d’Athènes.
E.A.M. - Allez-vous remettre cette liste ?
G.R. - Que puis-je faire ?
E.A.M. - Vous devez vous échapper.
G.R. - Où ? Comment ?
E.A.M. - Vous viendrez avec nous.
G.R. - Et qui êtes-vous ?
E.A.M. - Nous représentons l’E.A.M. 

La suite fut ainsi : le grand-rabbin accepta la proposition de l’E.A.M.. Le jour même il est logé, avec sa femme et sa fille dans un appartement situé au Kolonaki dans le centre d’Athènes.

Le lendemain, dans la banlieue de la ville, le grand rabbin et sa famille rencontrèrent un groupe de maquisards, lesquels se chargèrent du reste : de village en village, les liaisons du maquis les prirent successivement en charge, et ils arrivèrent finalement en zone contrôlée par la Résistance Grecque.

Le jour de la Libération trouva le grand-rabbin et sa famille à Karpenissi2 d’où il rentra, enfin libre, à Athènes.

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