Le Sépharade qui voulut être roi - Georges Jessula


Roi, il le fut, dans l’Indo Chine d’il y a 120 ans, sous le nom de Marie Ier roi des Sedangs, mais c’est autour de son vrai nom, David de Mayrena (1842-1890) que s’est tissée une légende amorcée de son vivant, qui a subsisté longtemps sur place.

A côté de tant de gloriole, de bluff, d’escroqueries, accordons lui tout de même quelque indulgence : il n’a jamais eu honte de ses ancêtres, il s’en est même vanté. Ceux qui voudront renier toute communauté d’origine avec ce roi des escrocs pourront toujours faire observer qu’issu de plusieurs générations de mariages mixtes il avait perdu toute qualification juive laquelle, nous le savons bien, se transmet par les femmes...

A l’origine, selon la coutume, désignée par un prénom - David - sa famille semble avoir fui l’Espagne. Est-ce du Portugal qu’ils auraient plus tard rejoint la Hollande, puis les Flandres et la Lorraine ? Augustin David, en 1780 est marchand à Remiremont, marié à une chrétienne sans doute, Anne Lambert. Ils auront un fils, Charles-Marie David (1780-1868), notable, haut fonctionnaire sous l’Empire, ami du futur roi Louis Philippe. Ses trois fils nés David, pour se distinguer de leur père ajoutèrent un surnom au nom du Roi d’Israël, et le père de notre héros choisit de s’appeler Albert Charles David de Mayrena (1812-1856) lointain souvenir conservé dans la famille du bourg de Merena près de Séville. Notre héros, fils d’Albert Charles s’est appelé Auguste Jean Marie Charles David de Mayrena (1842-1890). C’était un très bel homme arborant une majestueuse barbe noire, haut de taille (1m,82). Très tôt possédé du démon de l’aventure, il ne s’est jamais embarrassé de scrupules. Engagé dans la cavalerie, il acquiert une première connaissance de l’Indo Chine, où il sert dans les Spahis. En 1870 il s’engage dans la Mobile, revient de la guerre avec une croix de la Légion d’Honneur totalement usurpée. Ensuite banquier, il fait faillite; voyageur à Java il se fait expulser, mais à force de se vanter d’invérifiables découvertes, il décroche des missions officielles pour rechercher dans les forêts inconnues de l’Annam de l’or et du caoutchouc de cueillette (1887). Abandonné par ses porteurs qu’il ne payait pas, il capta la confiance des missionnaires et, à dos d’éléphant, le voici qui noue des traités avec les chefs locaux et qui hisse à chaque occasion le drapeau, celui de la France, auquel il accole bientôt un drapeau personnel, celui de Charles Marie roi des Sedangs. Cette épopée, si le qualificatif convient ici, durera à peine un an. Après avoir ruiné un tailleur chinois de Hanoï, mis en circulation une fausse traite de 200 000 F/or, assisté à la messe sur un fauteuil drapé de rouge (1888) il soigne sa publicité : faisant parvenir au Courrier d’Haï-Phong le récit légendaire de son exploration (“...je traversai la rivière à la nage...” ce qui était faux)  il signe “Marie Ier roi des Sedangs”.


C’est là que se place un épisode qui est entré dans la légende : à l’entendre, il a défié au sabre un chef local et, l’ayant tué au cours de ce duel, il a pu asseoir son autorité. En réalité, comme nous le voyons dans les films japonais, l’escrime tourbillonnante orientale s’est mesurée à la garde étroite du sabre de cavalerie, et le vaincu subissant quelques touches n’a pas eu grand mal. Fin 1888 il s’embarque pour Hong Kong, faisant hisser son pavillon à la pomme du mât. Il est très bien reçu par les Anglais ravis de jouer un bon tour aux Français, mais bien vite on cherche à s’en débarrasser et, comme il est populaire, son rapatriement jusqu’à Marseille est payé par souscription. Il se rend à Paris où personne ne le prend plus au sérieux, mais le mois suivant il se rend à Ostende cette fois et, dans cette ville d’eau il connait un incroyable succès...

Il fait imprimer un Bulletin des Lois qui révèle toute son activité frénétique, récapitulée de mai 1888 à septembre 1889, commençant par des traités d’alliance avec les Moïs et, citons au hasard... n° 15 : Ordonnance sur la chasse aux éléphants...n° 19 : Constitution du Royaume... n° 51 : Mariage royal avec la reine Marie-Rose... et puis des brevets de noblesse et la création d’un ordre de décorations Maria Rex Sedanorum, il n’y manque même pas l’impression de timbres-poste... Cette noblesse de pacotille a tenté quelques habitués des villes d’eau et là, à cent ans de distance nous pouvons mesurer l’évolution des mœurs sociales : un brevet signé Mayrena avait alors quelque valeur : un Mr Sony, promu marquis, paya toutes les dettes et finança un glorieux retour du “Roi” accompagné de cinq “officiers” d’Anvers à Singapour. Au débarquement Marie Ier exigea que les honneurs royaux fussent rendus à sa personne.


En Indo Chine, c’est l’affolement, un navire de guerre est mis en alerte pour empêcher le débarquement de Marie Ier, tandis qu’à Singapour les autorités saisissent onze caisses de fusils...
Il ne reste plus que deux fidèles qui accompagnent Marie Ier à bord d’un petit navire affrété, dont le voyage s’achèvera au rivage d’une petite île de pêcheurs près de le côte malaise. Mayrena s’était alors converti à l’islam. Il a quarante-huit ans. Puis un des fidèles meurt (abus d’opium). Une digne mort attendait alors Marie Ier lui-même. C’est celle de Cléopâtre, le suicide en moins. Piqué par un serpent noir il meurt à quarante neuf ans dans l’ile de Tioman, le 11 Novembre 1890.

Il faut croire qu’il manquait au défunt une aventure imaginaire : Scott (le dernier “fidèle”) fit répandre le bruit qu’il avait tué Mayrena au cours d’un duel, et fit exécuter un dessin représentant cet épisode totalement inventé. La tombe de Marie Ier existe encore; cent ans après les autorités locales y veillent; deviendra-t-elle une étape de croisières ?

En Indo Chine la légende de Mayrena était encore vivante en 1926; Jean Marquet qui a reconstitué l’histoire véridique de cette aventure écrit dans la préface de son ouvrage : “Certain jour, chevauchant sur les hauts-plateaux de terres rouges où vivent les Moïs, un vieil inspecteur de la Garde Indigène me dit <voici l’ancien royaume de Marie Ier>”. Et c’est à cette époque que ces légendes furent recueillies par André Malraux. Dans “La voie royale” les exploits imaginaires de celui qui se proclamait roi se mêlent au souvenir des mésaventures du futur écrivain qui tentait de faire fortune grâce au commerce d’éléments de statuaire prélevés dans les environs d’ Angkor.

L’imaginaire romanesque et la vérité romanesque se sont alors rejoints...*

Georges Jessula
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