Judíos, Sefarditas, Conversos La expulsión de 1492 y sus consecuencias

Ámbito Ediciones S.A. Héroes de Alacázar 10 à E 47001 Valladolid.
Décembre 1995 - 654 pages, index.

Nos lecteurs se souviennent des célébrations en 1992 -  de plus ou moins mauvais goût d’ailleurs -  du cinquième centenaire de l’expulsion des Juifs d’Espagne.
Les mêmes circonstances avaient conduit de par le monde nombre d’universitaires à se réunir en séminaires, symposiums et autres colloques pour étudier divers aspects de cette immense question.
Et depuis lors, presque dans chaque numéro nous analysons, à mesure qu’ils nous parviennent les actes de ces colloques, c’est à dire le recueil des interventions. Pour des raisons généralement financières l’édition ne peut venir que longtemps après les réunions, plusieurs années après bien souvent.
Nous avons reçu ces temps derniers le recueil analysé ci-contre. 
Il s’agit d’un colloque de haut niveau tenu à New-York en novembre 1992, peut-être le plus important par son esprit et sonampleur. Le recueil est publié en espagnol sous la responsabilité d’Angel Alcalá  -  professeur de langue et de littérature espagnoles au Brooklyn College (Université de New-York) qui en fut le maître d’œuvre et a traduit les interventions présentées dans les autres langues.

Dès les premières lignes de son introduction Angel Alacalá nous éclaire, non sans courage1 : non, les plaies ouvertes par cette expulsion ne sont pas encore refermées; oui, les plus grands écrivains classiques espagnols de Cervantès à Unamuno se sont sentis de quelque manière concernés; oui, une sorte d’émotion fugace continue d’affecter bien des groupes nationaux et sociaux de par le monde sur le sujet; non, l’unité linguistique et politique de l’Espagne n’est toujours pas réalisée; oui, l’Inquisition a causé un tort considérable à l’Espagne en attaquant des maures convertis, des protestants, des déviants, des crypto-juifs et tous ceux qui n’étaient pas dans la ligne officielle; oui, l’expulsion fut la marque de l’échec de l’Inquisition à éradiquer l’hétérodoxie et eut des conséquences considérables sur tout l’avenir du monde hispanique, en Europe comme en Amérique du Sud; oui, l’Espagne a connu une décadence culturelle et économique et elle se ressent encore actuellement de la difficulté de sortir du marasme qui l’affecta durant cinq siècles; non, aucune autorité espagnole, même celles dont la fonction est la promotion de la culture et son ministère à Madrid, n’a consenti à apporter la moindre aide pour la tenue de ce symposium et l’édition du présent livre.

(Puis Alcalá remercie au contraire tous ceux qui l’ont aidé.)

Du point de vue méthodologie, contrairement à d’autres colloques où les intervenants présentent des communications dans leur spécialité sans en référer au coordinateur, ici la tâche a été préalablement répartie de telle sorte que les contributions entrent dans un cadre voulu, pré-établi.

La finalité du colloque n’a pas été d’étudier comment l’expulsion a affecté les juifs fugitifs ni le judaïsme en général, mais comment l’expulsion a affecté l’Espagne, sans aucune intention apologétique de l’Espagne ni de quelconque défense du judaïsme et encore moins d’exposition d’ une vison “religieusement correcte” des événements.

L’une des questions les plus irritantes a été traitée dans trois contributions2 : c’est celle du nombre de juifs affectés3  par l’Edit d’expulsion. Irritante car des milliers de pages ont déjà été écrites partout dans le monde sur la question et, si l’on cerne la vérité, c’est toujours avec des marges d’erreur de l’ordre de plusieurs dizaines de pour cent.

Cela s’explique par bien des motifs : le nombre de juifs installés dans chaque ville ou village en 1492 ne peut être connu par des sources juives, inexistantes ou détruites. Les massacres de 1391 ont conduit à une dispersion des juifs dans de petites bourgades alors qu’ils étaient précédemment essentiellement urbains. Il faut donc recourir aux registres généralement fiscaux, abondants d’ailleurs, mais dispersés dans nombre d’archives pas toutes dépouillées. Il n’y avait pas à l’époque une Espagne mais Aragon, Castille, Navarre etc. et les archives étaient évidemment décentralisées. Nombre d’entre elles sont encore remisées dans des couvents et monastères et peu ou mal inventoriées.

Quand elles sont disponibles, elles traitent parfois de chefs de famille - ou feux - et il faut alors se mettre d’accord sur un coefficient multiplicateur pour induire le nombre d’individus; parfois de personnes, et cela n’est pas toujours spécifié.

Revenons à l’expression “affectés par l’Edit d’expulsion”. En gros tous les juifs ne sont pas partis. Nombre - dans le nord et en Navarre particulièrement car l’expulsion, là, date de 1498 et, dans les six ans qui venaient de s’écouler, la Navarre avait accueilli des migrants d’autres provinces - se sont donc convertis, rejoignant dans un éventuel crypto-judaïsme la quantité de coreligionnaires convertis au cours des années 1408-1416.

Avant le début des persécutions, on estime que la population juive d’Espagne atteignit 150 à 200 000 personnes vers 1275, sa période la plus faste. Après la peste de 1348 mais avec la reprise de la natalité, on peut estimer à 180/250 000 individus le nombre de juifs en fin du XIVème siècle, et le nombre de sortants en 1492, vers le Portugal : 80 000, vers la Navarre : une dizaine de mille ou par les ports : encore une centaine de mille, dont la moitié débarquèrent au plus près, c’est à dire au Maroc et une dizaine de milliers dans les Etats du Pape, Naples et Ferrare. Les conversions, Navarre comprise, durent dépasser largement la dizaine de mille4. Nous parvenons ainsi à un chiffre de 200 000 personnes, vraisemblable, raisonnable, comme peuplement juif de l’Espagne en fin du XVème siècle.

Un autre sujet, peu connu, est abordé par Haïm Beinart5, l’un des plus éminents spécialistes des questions traitées dans ce colloque. Il s’agit du retour du Portugal, très rapidement, de nombre d’enfuis dans la panique, ayant vendu leurs biens en général pour moins de la moitié de leur valeur.

Le 10 novembre 1492, c’est à dire un trimestre après le départ des derniers expulsés, un décret royal ouvre les frontières de l’Espagne aux expatriés, sous la seule réserve qu’ils se soient convertis au catholicisme entretemps, au Portugal même, voire en Espagne au retour en tels et tels lieux désignés. Et ce décret étudie dans le détail comment les rentrants sont en droit de récupérer leurs biens au prix où ils avaient dû les vendre, majoré de la valeur des améliorations éventuellement apportées auxdits biens par les acquéreurs . La couronne d’Espagne limite ce droit dans la durée à quatre ans, soit jusqu’à la fin de 1496, et veille à ce que les entrants soient traités à l’égal de n’importe lesquels des viejos cristianos. Inutile de dire que les tribunaux furent encombrés de litiges, et que les acheteurs de biens à l’encan ne devinrent pas instantanément les amis des regresados, les revenus ! Beinart étudie un certain nombre de cas particuliers, établissant le fait que des ex-juifs regagnèrent leurs anciens foyers dans 70 localités. Il se demande si l’un des éléments de réflexion des souverains n’est pas le constat de la disparition, avec l’expulsion, des médecins de tout le territoire6.  De même les gouverneurs des provinces et autres représentants de la couronne ne tardèrent pas à remarquer la désorganisation de l’agriculture, de l’artisanat. Et tout cela militait en faveur du retour, même si personne n’était dupe du discours des convertis racontant “avoir enfin trouvé la lumière”... !

Une section entière du livre expose la situation en général et celle des communautés juives pré-existantes dans les pays d’accueil : Italie, Maroc, Méditerranée orientale sur l’ancien territoire byzantin.

Une superbe et dense contribution de Steven B. Bowman7 décrit la prise de pouvoir lente, sinueuse, des Sépharades sur les communautés décentralisées déjà installées là d’origine ou par le fait du sürgün8 après la prise de Constantinople, pour repeupler la ville désertée.


Une intervention de Gérard Nahon9  expose l’installation en France des “Portugais”- comprendre “nouveaux chrétiens”- et leur difficulté à faire publier leurs écrits dans un pays d’où les juifs avaient été expulsés en 1394.

Il nous rappelle toutefois que dès août 1550 Henri II signait des “Lettre de naturalité et dispensées pour les Portugais appelés nouveaux chrétiens”... on ne peut pas être plus clair ! Chaque souverain suivant confirma ces textes, en 1574, 1656, 1723 et 1776 bien que l’Inquisition existât aussi en France depuis 1536 !

Les écrivains habitant dans telle ou telle ville, Bayonne, Bordeaux, Rouen ou Peyrehorade faisaient publier aux Pays-Bas par exemple et réimportaient les livres en fraude.

La langue, tôt après l’exil était le plus fréquemment l’espagnol, puis le portugais, puis plus tard le français et le hollandais, en parallèle avec l’hébreu.

Ellis Rivkin10  éclaire la prospérité de la classe des commerçants-bourgeois parmi les conversos au Portugal entre 1507 (décret de Manuel leur autorisant toutes activités, déplacements etc) et 1556 (instauration de l’Inquisition) par leur catholicisme de façade, sans crypto-judaïsme nécessaire, introduisant la notion nouvelle de “crypto-libre-pensée” : c’est la conscience individuelle moderne qui commence là avec ses exemples célèbres aux Pays-Bas : Uriel da Costa et Baruch Spinoza.

Un chapitre controversé, et par conséquent courageux de la part des organisateurs, est celui ci : “Ce que l’Espagne a perdu” (par l’expulsion) avec deux contributions la plupart du temps contradictoires : celles de Henry Kamen11 et de Mario E.
Cohen12

Le premier auteur se retranche sans cesse derrière l’opinion d’autres spécialistes pour ne pas découvrir sa propre pensée, qui est finalement : les juifs étaient peu nombreux en Espagne, n’occupaient pas de situations intéressantes dans l’économie, et d’ailleurs peu sont partis... L’expulsion les a seulement renforcés dans le commerce international.

Le second expose une méthodologie intéressante : étudier la prospérité économique et culturelle des Pays-Bas, de Salonique, Safed et autres villes de l’Empire ottoman ayant reçu nombre de réfugiés, qui auraient apporté la même prospérité en Espagne s’ils avaient pu y rester. Tout aussi bien aux Amériques en cours de conquête, où les convertis mêmes - pourtant chrétiens donc - étaient interdits de séjour. L’Inquisition ne poursuivit pas moins dès 1570 ceux qui y étaient venus, mais il n’y eut par exemple pas une seule imprimerie en Amérique du Sud du temps même où les Sépharades en animaient plus de cent en Italie, aux XVIème et XVIIème siècles...

Le recueil s’achève sur les nombreuses interventions relatives aux apports culturels des conversos aux écrits religieux et mystiques (Jean de la Croix, Thérèse d’Avila et bien d’autres).

Une véritable encyclopédie...

 Jean Carasso

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