Espagne Los judíos de Castilla en tiempo de Enrique III. el pogrom de 1391 - (en espagnol) Emilio Mitre Fernandez

Université de Valladolid 1994, 147 pages.

Les historiens espagnols discutent toujours la question de savoir s’ils doivent envisager leur pays au Moyen-Âge comme déjà homogène dans le catholicisme avec une insignifiante incidence juive et musulmane, ou tout au contraire comme celui d’une cohabitation de trois entités co-existantes et/ou conflictuelles selon les époques.

Cette polémique peut apparaître comme paradoxale tant les publications sont nombreuses en Espagne et partout dans le monde sur la question, prouvant par leur quantité même, par le nombre de colloques et réunions sur le sujet (autour de l’axe 1492/1992) que l’affaire - occultée du temps du franquisme - est consistante. Et par là même, que la présence de musulmans et juifs sur tout le territoire de la péninsule - mais plus longtemps au sud - a marqué leur pays.

Arrêtons-nous quelques instants sur cette question.

Le franquisme a duré longtemps en Espagne... et pendant cette période, l’enseignement de l’Histoire en la matière qui nous concerne ici, était officiellement : “ l’Espagne, toujours et maintenant, catholique et une”. D’où il découle que les musulmans et les juifs dans le passé espagnol étaient occultés, de même d’ailleurs que les langues basque et catalane dont l’usage était réprimé !

Espagne paradoxale tout de même, puisqu’au tout début des années 40, le gouvernement de Franco agréa la formation d’un Institut Arias Montano dont le propos est l’étude des langues bibliques, dont le judéo-espagnol...

Il n’est donc pas surprenant que les chercheurs et universitaires publiant ces années-ci, ayant été formés eux-mêmes dans cette vérité “d’Espagne homogène” se posent maintenant en toute liberté des questions pertinentes et y répondent chacun avec sa sensibilité propre.

L’auteur commence son exposé par une description chronologique de la vague de massacres ayant commencé le 6 juin 1391 à Séville sous la bannière de Ferran Martinez et s’étendant vers Cordoue, Tolède et le nord en s’affaiblissant toutefois. Les meneurs sont souvent castillans, les juifs sont les victimes bien entendu, mais pas seulement eux : les maures aussi dans de nombreux cas.

Il observe que l’aristocratie espagnole - Henri III de Castille entre autres - s’efforça de freiner le mouvement et que la fermeté de la répression contre les émeutiers fut souvent dissuasive (mais Ferran Martinez lui-même ne fut ultérieurement condamné qu’à quelques mois de prison).

En bien des lieux, cette vague anti-judaïque prit aussi la forme d’un mouvement contre les grands, les puissants, dont les juifs étaient parfois les collecteurs d’impôts ou les médecins et conseillers des princes.


Emilio Mitre Fernandez évoque ensuite le nombre des victimes, très difficile à établir : on s’accorde plus ou moins sur les valeurs suivantes : 4 000 morts à Séville, 50 000 sur toute l’Espagne, autant de convertis durant le siècle 1391/1492 et autant de restants ou émigrants. Comme le titre de son livre l’indique, il étudie essentiellement la Castille, et ses extrapolations chiffrées pour le reste de l’Espagne sont plus floues car moins documentées.

Le nombre de convertis est donc considérable, bien qu’Henri III s’oppose fermement aux conversions forcées : il l’écrit à ses gouverneurs et l’on connaît les documents. Parallèlement il ordonne sans cesse que les nouveaux chrétiens doivent jouir des mêmes droits que leurs concitoyens, ce qui prouve bien la difficulté à l’obtenir !

C’est un choc pour le judaïsme espagnol et certaines aljamas disparaissent entièrement, telle Ciudad Real par exemple.

La vie des nouveaux chrétiens ou des restés juifs se poursuit, semblable à elle-même : les artisans et petites gens continuent leur existence modeste, les conseillers, médecins et financiers aussi. Les relations entre ces grands et les nobles ou ecclésiastiques de haut rang ne semblent pas affectées. L’auteur cite les noms de convertis - ou non - poursuivant leurs activités auprès de ces grands.

Mais la vague des conversions se poursuit sans cesse au début du siècle suivant, Vicente Ferrer ayant pris en 1412 le relais de Ferran Martinez comme attiseur de jalousies et de haines destructrices.

Le chapitre IV (Antijudaismo y alteridad religiosa) est plein de finesse, de subtilité et d’interrogations honnêtes de l’auteur vis à vis de sa profession, de son propre travail et de la question suivante : l’historien recherche toujours un faisceau de causes permettant d’expliquer a posteriori un événement historique comme celui faisant l’objet de la présente étude. Mais n’est-il pas trop facile de “plaquer” ces raisons 500 ans après les faits ? Avec un humour très discret il cite d’ailleurs quatre historiens espagnols éclairant assez différemment les mêmes faits, dont un marxiste qui ne voit dans ces tueries qu’une sorte de “lutte des classes”...

Peut-on retrouver toutes les causes de ces événements ? N’y a-t-il pas une part d’imprévu, d’inexpliqué dans l’Histoire ?

Quoiqu’il en soit, l’anti-judaïsme religieux ambiant, lui, semble notoire, la méfiance des Trastamare envers toutes les populations du sud reconquis peu à peu - musulmans et juifs, mais y compris les chrétiens ayant vécu longtemps sous l’administration musulmane - est évidente, et il cite des textes.

Il est une dimension “croisade” dans cette reconquête et là se crée petit à petit le stéréotype de “l’Autre”, et souvent chez le petit peuple, le juif , l’autre, représente le “fiscal”.



Dans sa conclusion l’auteur se réfère à une sorte de chronologie de l’anti-judaïsme assez impressionnante dans laquelle les massacres de 1391 s’inscrivent.

On peut rappeler :

pour mémoire : 1095, la première croisade avec de considérables massacres de juifs souvent occultés dans l’Histoire officielle, même en France.

1290, l’expulsion des juifs d’Angleterre.

1320/1326, les exactions des Pastoureaux dans le sud de la France, essentiellement contre des juifs. Des centaines de morts, dont on parle peu.

1348, la peste noire et la “vengeance” contre les juifs ici et là.

1380-1382, graves désordres en France.

1388, le Concile de Palencia en Espagne insiste beaucoup sur la nécessité de séparer les lieux de vie entre juifs et chrétiens, d’interdire les relations entre eux etc.

1389, assaut contre la grande juiverie de Prague.

1390, en Espagne, c’est le grand vide - politique, avec la mort de Juan Ier, et religieux - mort de l’archevêque modérateur de Séville Pedro Gomez Barroso.

1391, les massacres de Séville s’étendant vers le nord, objets de ce livre.

1394, l’expulsion des juifs de France.

1405, nouvelles dispositions discriminatoires quant au vêtement prises à Cologne.

1412, les prêches anti-judaïques de Vicente Ferrer en Espagne.

Hélas, il y a là quelque continuité en effet, sans même poursuivre jusqu’en 1492.

Sous une forme ramassée Emilio Mitre Fernandez nous offre un ouvrage de grande densité et un exemple de rigueur intellectuelle et historique.

Jean Carasso
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