La communauté juive de Livourne - Lionel Lévy


1996 / 215 pages, Quelques photos. Chez L’Harmattan et tous  libraires

Le titre de l'ouvrage est un peu trompeur. Avant de l'ouvrir je m'attendais à trouver une étude historique de la célèbre communauté livournaise sur  quatre siècles.

Et je découvre - mais pourquoi pas ? - l’itinéraire d’un avocat, d’une origine livournaise qu’il revendique hautement, né à Tunis et réinstallé en France au moment de l'exode des Juifs d'Afrique du Nord.

J’ajoute incidemment, ce qui éclaire le livre, que maintenant à la retraite, l’auteur prépare une thèse de doctorat sur “Les itinéraires portugais de Tunis, de Livourne et d'Amsterdam au XIXème siècle”, thèse dans laquelle il s’attache à suivre quelques familles - dont la sienne - sur lesquelles il a trouvé des informations souvent importantes et parfois depuis le XVIIème siècle.

Sous l’angle historique, Lionel Lévy met bien en évidence, par une patiente recherche, les allers et retours de ses compatriotes entre Livourne et Tunis, qui fut une sorte de comptoir commercial de l’autre côté de la Méditerranée. Il ne dissimule pas la cohabitation parfois difficile, parfois plus aisée, entre les touansa et les grana, les juifs autochtones en Tunisie, et ceux d'origine livournaise, arrivés depuis le XVIIème siècle et ultérieurement, mais affectivement plus rattachés à Livourne qu’à Tunis, ce qu’il explique très bien : n’ayant pas, comme les autres réfugiés d’Espagne en Algérie et au Maroc, obtenu rapidement l’autorité et le pouvoir sur les communautés pré-existantes, ils n’eurent pas, en Tunisie, l’occasion de s’assimiler à elles. C’est-à- dire qu’ils conservèrent leurs particularismes et leurs liens très forts avec Livourne.


L’auteur ne s’attarde pas assez, à mon sens, sur l'importance de la langue véhicule espagnole ou portuguaise pratiquée à la fois à Livourne, à Tunis, Amsterdam et ailleurs, dans l'organisation du commerce entre ces diverses métropoles, sans oublier Constantinople et Salonique. Les langues ibériques furent, durant des siècles, le véhicule des transactions commerciales. Les Juifs de Livourne n’ont d’ailleurs abandonné leur langue primitive qu’au début du XIXème siècle au profit de l’italien,  encore pratiqué à Tunis récemment.

L’auteur arrive à suivre, dans sa propre famille - les Attias et les Guttières-Peña - mais bien au delà, un certain nombre de lignées qui vont et viennent, et montre bien que le mouvement n’est pas unilatéral, de Livourne à Tunis, mais fréquemment inverse, ce qui a permis à des Juifs de Tunisie d’être recensés à Livourne et d’y prospérer. Il cite des exemples.
Plus près de notre époque, il nous rappelle, ce qui paraît étrange aujourd'hui, l’engagement volontaire des Livournais dans les “aventures colonialistes” italiennes1, et aussi l'influence du ministre italien des Affaires étrangères, Sydney Sonnino, converti au protestantisme, fils d'un Juif livournais, sur l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés des alliés au début de la guerre de 1914.  Cette trame souple, entremêlant l’Histoire et ses propres ancêtres lui permet de poser par écrit le bilan de sa propre vie, non tant dans les détails matériels que dans les orientations, les options, les rencontres qui forment l’expérience, y compris celle de l’antisémitisme, sa vision du monde et de la profession d'avocat. Souvent il se fait plaisir : le chapitre VI par exemple est plus personnel que d’autres, fait de considérations  intéressantes un peu hors de son sujet. Mais le livre est sous-titré (à l'intérieur seulement et en petits caractères il est vrai ) : “Essai”, ce qui permet en effet de traiter de toute la riche expérience d'une vie dans toutes ses dimensions. Et l'auteur ne s'en prive pas ! Il nous en fait bénéficier généreusement, nous instruit tout en nous intéressant.           

Jean Carasso
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