Juifs d'Andalousie et du Maghreb - Haïm Zafrani


1996 / 440 pages, Index, bibliographie importante, iconographie. Maisonneuve et Larose, et  libraires.NDLR. Le livre se serait plus judicieusement appelé “Juifs d’Andalousie et du Maroc.” Par ailleurs un ouvrage de ce très haut niveau aurait mérité une relecture plus attentive, nombre de négligences ayant échappé à la correction.

C'est une véritable somme que nous propose Haïm Zafrani avec ce livre, synthèse et regroupement de bien de ses travaux parcellaires antérieurs et de son enseignement, fruit de plus de trente ans de travail sur le judaïsme en terre d'islam, et plus particulièrement du Maroc.

Tous les domaines sont abordés, de l'histoire, de la religion et de sa pratique, du droit, de la vie quotidienne, de la culture avec un survol historique sur la formation du judaïsme marocain.

Celui ci est constitué de la superposition d’une très ancienne implantation, puis de la conversion de tribus berbères attestées, notamment à Fès en 808 déjà, avec des allers et retours vers l'Espagne entre 711 et 719 lors de la conquête qui voit les armées du sud d'un œil favorable car les conditions de vie sont dures pour les Juifs en Espagne depuis que les Wisigoth régnants sont devenus catholiques, moins de deux siècles avant.

Il faut bien comprendre qu'entre 632 et 711/19 l'immense majorité du peuple juif vit en symbiose avec les musulmans, sur les territoires que ces derniers gouvernent.

C'est là que se situe la rencontre avec un univers califal et la culture grecque, que les musulmans et juifs qui passent en Espagne vont faire connaître au monde occidental par leurs traductions ultérieures en latin puis en roman, castillan et catalan.

Dès le IXème siècle le judaïsme maghrébin - bien avant l'hispanique - abandonna l'araméen  au profit de l'arabe comme langue vernaculaire  même pour l'étude des textes sacrés. A noter que les Juifs de Tolède ou Barcelone pratiquaient encore l'arabe au milieu du XIVème siècle !

L'auteur insiste beaucoup, exemples à l’appui, sur l’interpénétration des cultures maghrébine et espagnole de ces époques, sur les voyages et l’importance des “lettrés-hommes d'affaires” comme véhicules de culture et parfois même de livres édités ailleurs qu'au Maghreb (Livourne, Amsterdam, Constantinople etc).

C’est dès le Xème siècle que s’installent en Espagne des grands maîtres  de Babylone et Fès qui feront peu à peu de ce pays un des centres de la culture juive.
Zafrani établit un parallèle toujours intéressant, quoique très classique, entre le musulman Averroès (1126-1198) et le juif Maïmonide (1135-1204) qui, lui, eut à souffrir des Almohades régnant depuis 1148 à Cordoue. Tous deux étaient maîtres en droit religieux, médecins et philosophes au plus haut niveau et, comme tels, exemplaires.

L'auteur nous entretient ensuite de culture - poésie et musique - de droit, de mœurs, son souci étant toujours de comparer et rapprocher les judéo-hispano-maghrébins des musulmans de classe sociale et culture comparables.


Il nous raconte au passage que la monogamie était établie de fait en Espagne mais que plus tard, en fin de XVème siècle, chez les megorashim et surtout chez les toshabim, non tenus au respect des ordonnances castillanes, la bigamie, voire la polygamie, étaient courantes, pour diverses raisons religieuses ou autres (stérilité de l’épouse etc.) et que les ordonnances instaurant la monogamie tombèrent en désuétude au grand dam du rabbinat, contraint à des contorsions pour s’adapter à la réalité. Les taqqanot1 et responsa2 que Zafrani a étudiées offrent maintes illustrations de tous ces faits.

Il attache dans ce domaine une importance particulière à la première taqqanah promulguée à Fès dès 1494 sous la signature d’un collège d’illustres rabbins espagnols.

En effet, dès 1492 dans le mouvement forcé des nombreux megorashim venant d'Espagne, une soixantaine de mille selon Zafrani sont arrivés au Maroc, certains pour y rester, d’autres simplement  en situation de passage, dans des villes de la côte ou à Fès - où d’ailleurs régnait la famine.3 

L'auteur nous apporte des précisions sur des épisodes peu connus, où des Juifs d’Espagne exilés vers le Maghreb dans la difficulté que l’on sait furent rejoints par des sbires des rois catholiques, et à nouveau massacrés à Oran, Tripoli, Bougie, en 1509 et 1510, tandis que les troupes de Charles Quint firent subir le même sort à des Juifs de Tunis en 1535, Tlemcen en 1541 et Mahdia en 1550.

Zafrani dédie une pensée aux morisques, minorité musulmane restée en Espagne, et chassée en 1609, d'une terre sur laquelle leurs ancêtres avaient vécu neuf siècles !
L’auteur, grâce aux innombrables responsa dépouillées, reconstitue la vie quotidienne des Juifs du Maroc durant des siècles, leurs migrations internes et voyages externes, les lieux où ils étaient accueillis (Fès, civilisation brillante dès avant le IXème siècle) - ou interdits (Marrakech jusqu’à la fin du XVIème siècle, les Juifs vivant à l'extérieur, à Aghmat-Ourika). Ce ne sont là que des exemples. La carte des implantations juives au Maroc est réellement surprenante, foisonnante, mentionnant 107 mellah nettement identifiés.

Les noms et prénoms les plus fréquemment portés par les Juifs du Maroc sont soigneusement étudiés et expliqués (pages 243 à 249). 

Il semble que ces megorashim, d'un niveau de culture plus avancé que celui des toshabim ne tardèrent pas à prendre barre sur les autochtones. Mais tout ceci ne s'effectua pas sans heurts et difficultés, majorées par la nécessité de réadmission dans les communautés, des marranes venus du Portugal !4

L'auteur étudie avec un luxe de détails toujours documentés la vie économique, le commerce, l'artisanat, les corporations, la synagogue et la législation religieuse et civile. Puis il nous informe sur le déroulement de la vie et ses événements majeurs : naissance, circoncision, enseignement élémentaire toujours à la synagogue et supérieur à la yeshiva, bar-mitzvah, mariage - la tradition musicale andalouse se perpétue dans ce domaine - divorce, maladie, superstitions, mort et inhumation. Il offre des exemples de pélerinages communs judéo-musulmans sur les tombes d’hommes unanimement considérés comme saints.
Il revient sur la nourriture, véhicule essentiel d'une culture, sur le licite et l’illicite, le sacré dans la vie quotidienne, le shabat, les solennités, etc.

L'auteur conclut en remarquant (page 395) qu’ “au Maroc plus encore qu'en tout autre pays d’Islam, peut-être parce que le traditionalisme musulman s'y est accru du conservatisme berbère, on pouvait ressentir encore, il y a quelques décennies, une impression de stagnation absolue. (...) La société juive a connu elle aussi sensiblement le même destin. À la prospérité de l'âge d'or hispano-maghrébin a succédé l'indigence des périodes plus récentes, particulièrement celles qui sont les plus proches de nous et qui précèdent l'avènement de l'Occident, l'irruption de sa civilisation et de sa culture”.

Si 800 000 Juifs - 250 000 au Maroc - vivaient dans le monde arabe en 1940, il n'en reste plus que quelques milliers au Maroc, concentrés essentiellement à Casablanca.

Zafrani étudie les motivations et les modalités du départ des communautés du sud, le rôle de l'Agence Juive. Il examine attentivement le rôle de Mohammed Ben Youssef qui freina les mesures anti-juives préconisées par les pouvoirs publics français dépendant de Vichy, jusqu'à la délivrance du 8 novembre 1942.

Toutefois, “Le mouvement d'émigration qui, durant les premières années de l'indépendance, a affecté particulièrement les couches déshéritées de la population juive, s'étend progressivement, par contagion pour ainsi dire, aux classes dont le niveau de vie est relativement plus élevé, pour atteindre, insensiblement, les familles les plus fortunées” dans un mouvement inexorable (page 406).

L’auteur conclut qu’il est urgent d’entreprendre et de promouvoir, pendant qu’il en est encore temps, des études et recherches sur le patrimoine culturel de ce judaïsme des quatre ou cinq derniers siècles.
Qui n’approuverait, maintenant que Zafrani a montré l’exemple en y consacrant toute une vie d’érudition ? Et nous conclurons avec lui, comme il le fait en citant Aragon : “Ce qui a été sera, pourvu qu’on s’en souvienne 5”.
 Jean Carasso
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