Ebrei di Livorno tra due censimenti (1841 - 1930), Memmoria familiare e identità - Ouvrage collectif (en italien) sous la direction de Michele Luzzati


1992 / 325 pages, Edition de la ville de Livourne. Nombreux tableaux, arbres généalogiques de diverses familles, photographies.

L’ouvrage précédent et celui-ci sont d’évidence complémentaires et la personnalité du maître d’œuvre, Michele Luzzati n’y est pas pour rien. Le premier étudie l’histoire de la communauté livournaise depuis ses origines, au travers de l’historique architectural de sa synagogue. 

Celui ci s’attarde plutôt sur l’identité juive telle qu’elle fut spécifique à Livourne,  et principalement au cours du siècle 1841-1938.

La méthode est donc toute différente, et Luzzati dans la première contribution du présent travail avance avec beaucoup d’honnêteté et de circonspection sur un terrain difficile, celui de la méthodologie. L’histoire orale de nombre de familles dont les collaborateurs du livre rencontrèrent des témoins et leurs descendants permet-elle ou non une généralisation ? La somme des histoires particulières fonde-t-elle à elle seule, constitue-t-elle suffisamment l’Histoire ?

Sans trancher autoritairement, Luzzati expose que le judaïsme de Livourne, qui représenta à un certain moment (voir plus haut) jusqu’à 15% de la population de la ville, à la faveur peut-être du Risorgimento mais déjà précédemment, bien accepté en ville surtout dans le milieu de la bourgeoisie, s’est peu à peu dilué dans la civilisation ambiante.2 Les auteurs observent cette volonté de “mimétiser” dès la fin du XIXème siècle, avec l’affadissement de la pratique, non seulement synagogale, mais familiale. Entre le début du siècle et la première guerre, l’exogamie explose, même si la volonté de judaïsme subsiste, à côté d’épouses qui ne se convertissent au judaïsme que fort rarement. Les conversions vers le catholicisme  au contraire sont notables, mais dans bien des cas observés, le mariage mixte ne rompt pas la cohésion de la famille. 

Néanmoins le processus d’intégration nationale est prépondérant dans la période considérée.
Les auteurs, en somme, ne distinguent pas bien où sont les différences avec la population de la ville en général. Luzzati conclut sa contribution en affirmant que les Juifs n’ont pas su acquérir leur propre identité reconnue.

Le recensement de 1841, nominal et très détaillé est  exploité comme un recensement moderne ; alors que celui de 1767 avait été effectué sous l’égide des paroisses, malgré la présence de non-catholiques, celui de 1841 est purement administratif.


        



Ce qui frappe dans le compte par foyer est la faible moyenne d’occupation d’un logement : un peu plus de quatre personnes (4,06 à Livourne 4,5 à Pise ) y compris  les éventuels domestiques. L’âge moyen  de ces 4771 Juifs  - les femmes un peu plus nombreuses que les hommes - n’est que de 30 ans. Peu de femmes travaillent, hors les domestiques, celles-ci en grand nombre (mais un nombre encore plus grand d’hommes occupent des emplois semblables de service).

Ces deux signes montrent que nous sommes déjà dans une société riche, moderne. A Salonique ou Constantinople à la même époque, avec les aïeuls sous le même toit et les six ou dix enfants, on peut imaginer des valeurs radicalement différentes...

L’ouvrage comprend en partie centrale nombre de récits recueillis au cours d’entrevues avec des informateurs/trices. Certains - tels les  Castelli - se transmettent le souvenir de leur origine portugaise  (sous le nom de Castiglio) venus à Ancône en 1500 pour échapper au catholicisme forcé du Portugal.

La dernière contribution traite des conditions  de vie durant la guerre : fuite de tous ceux qui le pouvaient vers la campagne, surveillance  policière plus ou moins lourde. Les choses empirèrent en septembre 1943 lors de la capitulation de l’Italie : après les rafles de Rome, le même groupement appelé Judenaktionen accompagnant l’armée allemande se retirant vers le nord  prit la répression en mains.

119  Juifs de Livourne au moins, Italiens ou étrangers, furent déportés vers Auschwitz par les convois des  30 janvier, 22 février et 16 mai 1944. On ne compta que onze rescapés. 

La pièce maîtresse de ce livre pour les chercheurs est l’annuaire intégral des Juifs de la ville en 1841, comportant leur nom et prénom, leur âge, leur lieu de naissance, leur adresse, la composition de leur foyer avec le nombre de leurs enfants ventilé en filles et garçons, et leur profession.

La plupart des personnes recensées à Livourne y sont nées, mais la proportion n’est pas négligeable des originaires de Gibraltar, de Tunisie, ainsi que d’autres villes italiennes, surtout Rome.

Pour la distraction et l’édification de nos lecteurs généalogistes, nous reprenons au hasard, par ordre alphabétique, quelques noms familiers qui nous frappent, et mentionnons les lieux de naissance. Nous y apportons éventuellement notre commentaire. 
Plusieurs Abeniacar, tous nés à Smyrne.
De nombreux Arbib1, en général de Livourne.
Un Azulai, de Tunisie.
Un seul Bacri, de Salonique.
Nombre de Bassano, tous de Livourne.
Une Benamuzig, du Maroc.
Un Bismot, de Tunisie.
De nombreux Boccara, également répartis : de Livourne ou de Tunisie.
De nombreux Busnach, de Tunisie ou Algérie.
Des Coen2, souvent de Tunisie.
Des Cassuto, tous nés à Livourne ou aux environs.
De nombreux Corcos, tous Livournais.
Des Coen-Bacri et des Coen-Salmon, d’Alger.
De nombreux  de Veroli, ou Veroli3, en général de Rome.
Nombre de Della Riccia, patronyme qui semble avoir disparu...
Un Errera et un Eschénazi rabbin, les deux de Salonique.
Bien des Finzi, en général de Livourne.
Un Foa, Sicilien.
De nombreux Funaro, de Livourne et Rome, peut-être le nom le plus répandu.
Des Guetta et Guttieres, la plupart de Livourne.
Des Lévi-Valensin4, d’Alger ou Tétouan.
Un Luisada, de Tunis.
Des Messiah, parfois de Gibraltar.
Des Modiano, de Salonique, et des Modigliani/o, de Livourne et Rome.
Des Piperno3, de Livourne ou Rome.
Un Provenzal, maître d’école, né en Hollande et habitant “au cimetière des Anglais”.
De nombreux Recanati, tous de Livourne.
Un Sberro et un Scialom, tous deux de Tunis.
De nombreux Tedesco, tous de Livourne, et paradoxalement un né en Allemagne.
Un Toledano, rabbin, né au Maroc.
Plusieurs Ventura, de Tunis ou Livourne.5 

 Jean Carasso
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