Musique : Un vergel vedre Flores del repertorio sefardi, romancero, coplas y cancionero - Susana Weich-Shahak


Oh ! le beau petit livre que nous venons de recevoir de Saragosse ! Un vrai bijou d’édition ! Merci Susana !

Nous avons demandé à Sandra Bessis, qui chante elle-même ce répertoire avec le talent que lui connaissent nombre de nos lecteurs à Lyon, Paris, Genève ou ailleurs, de nous commenter ce recueil.

On devait déjà à Susana Weich-Shahak, dont le prodigieux travail de mémoire nest plus à louer, un précédent livre en espagnol autour du répertoire musical sépharade intitulé Musica y tradiciones sefardies”. Celui-ci, publié par le Centro de cultura tradicional , diputacion de Salamanca fut achevé d’imprimer le 31 mars 1992, date anniversaire du tristement célèbre édit dexpulsion qui chassafinitivement dEspagne tous les Juifs nayant pas accepté la conversion, signant l’arrêt de mort de cette Andalousie plurielle restée au cœur des méditerranéens que nous sommes...

Un nouvel ouvrage de Susana Weich-Shahak vient de sortir, édité cette fois par la Caja de Ahorros y Monte de Piedad de Zaragoza Aragón y Rioja, prouvant une fois de plus l’intérêt que certains dans lEspagne daujourdhui portent à leur passé occulté pendant cinq siècles.

Cet élégant petit livre, intitulé Un Vergel verde passionnera ceux qui sintéressent de près ou de loin au répertoire musical judéo-espagnol. Il est facile daccès, de belles reproductions de sculptures, bas-reliefs et calligraphies viennent ponctuer les chapitres, ainsi que quelques photos de communautés sépharades daujourdhui.

Une brève introduction rappelle, si besoin est, lessentiel de l’épopée des Juifs dEspagne et permet de resituer le répertoire musical dans sa perspective historique. Une musique essen-tiellement vivante, perméable aux époques et aux lieux traversés par les communautés sépharades.

Comme dans son précédent ouvrage, S.W.S. nous livre ici nombre de transcriptions musicales accompagnées du texte intégral pour chaque chanson. Elle a choisi cette fois de différencier nettement les trois rameaux qui composent ce répertoire, à savoir romancerocoplas et cancionero , trop souvent confondus dans un même ensemble un peu vague et indistinctement nommé romancero - ou cancionero.

En effet, la structure poétique et rythmique, la forme musicale, le lexique et la thématique des poèmes sont différents selon chacune de ces trois branches, le romancero étant le plus proche du fonds espagnol médiéval, tant par sa forme musicale que poétique.

Les textes des 
romances, souligne l’ethno-musicologue, reflètent les expériences de lEspagne médiévale, les guerres entre musulmans et chrétiens, les aventures amoureuses et les intrigues de palais, et sont stylistiquement différentes des mélodies, souvent plus populaires, chantées par les communautés sépharades de lOrient ottoman, traversées par les influences turques.

Les 
coplas, en revanche, témoignent de lextraordinaire créativité des communautés judéo-espagnoles. Elles rythment généralement les cycles de la vie, de lannée ; fêtes religieuses, naissances, circoncisions, mariages, en sont les thèmes dominants, et le XVIIIème siècle marque lapogée de ce style musical.

La thématique variée de ce cancionero n’en permet pas une définition trop stricte. On y retrouve les chansons de noces qui étaient souvent accompagnées dinstruments, généra-lement de percussions. La structure strophique est répétitive, voire accumulative, et nombre de canciones reflètent le sens de lhumour de nos nonas1.

Plusieurs chants retranscrits dans cet ouvrage sont méconnus, voire inconnus du public. Ils méritent pourtant de sortir de loubli, et la lecture du romancero a é pour moi particulièrement émouvante. 
On y retrouve de façon récurrente les thèmes de la jeune fille captive et retrouvée par les siens, de l’épouse qui attend son mari parti à la guerre depuis de longues années, ainsi que des chansons plus spécifiquement historiques ou religieuses, comme La muerte del príncipe Don Juan, ou la Consagración de Moisés. Autour du thème de la jeune fille captive libérée par hasard par son propre frère, S.W.S. nous livre deux versions du chevalier Don Bueso, poème qui, faut-il le rappeler, fait partie du répertoire traditionnel espagnol, repris à ce titre par Federico Garcia Lorca dans son recueil de Canciones populares españolas (qu’il a harmonisées pour le piano).

Le déchiffrage des mélodies elles-mêmes est un peu plus frustrant, comme toujours dans ce type de recueils. Comment en effet transcrire par écrit une musique essentiellement orale, dont la richesse et loriginalité résident dans lart de lornementation, des mélismes, des improvisations autour du thème? Il y a comme une douleur à enfermer ces chants dans une écriture dont le code convient mal au vent de liberté qui souffle toujours sur la musique des peuples...

Mais le fil de cette transmission, qui n’
est jamais rompu depuis le temps où battait le cœur dune autre Espagne, se perd aujourdhui, marqué de plein fouet par le désastre de la seconde guerre mondiale, et subissant par ailleurs le sort de la plupart des traditions orales de par le monde.

Comment alors ne pas rendre grâce au précieux travail qui nous est ici offert, au patient recueil de la tradition auprès de celles pour qui ces mélodies font encore partie de la vie de tous les jours ?

A travers leurs photos, leurs voix quand on a eu la chance de les entendre2, nous savons qu’
au delà des épreuves du temps et de lHistoire, cest avant tout la joie de vivre que ces femmes véhiculent.

Sandra Bessis
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